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Employés démotivés, clients sous-informés... La SNCF a multiplié les erreurs lors du lancement de Socrate, son système de réservation. Sa gestion, archaïque, ne lui permettait pas de faire mieux.
Les Français ne sont pas prêts
d'oublier Socrate. En février et mars derniers, la mise
en service à la SNCF de ce système de réservation
garanti «dernier cri» a provoqué une pagaille
monstre dans les gares. A l'origine de ces bégaiements,
un programme informatique encore mal rodé et une politique
de communication des plus maladroites. A cette occasion, la SNCF
a réussi le tour de force de se mettre tout le monde à
dos. Les guichetiers baissaient rideau, refusant de travailler
sur un logiciel bourré d'erreurs ; les associations d'usagers
criaient au scandale et dénoncaient des hausses de prix
déguisées ; plus mollement, les agences de voyages
se plaignaient du surcroît de travail que ce brave Socrate
imposait. Mais celui-ci sera quand même mis en place.
Il est vrai que l'entreprise en a vu d'autres. En décembre
1986, quelques jours après l'adoption d'un slogan commercial
passé à la postérité «SNCF,
c'est possible !» la société s'était
offert l'un de ses plus beaux conflits sociaux. A l'origine de
cette grève : le rejet par les «roulants» d'une
nouvelle grille de rémunérations.
En 1989 et 1990, c'était au tour de la technique de se
rebeller. Les TGV Atlantique connaissaient alors quelques problèmes
de jeunesse. A plusieurs repri-ses, des centaines de voyageurs
s'étaient retrouvés bloqués en rase campagne
pour cause de rupture de caténaires. La SNCF serait-elle
irrémédiablement en délicatesse avec la modernité
?
En fait, à chaque nouvelle étape sociale, technologique
ou commerciale, la direction de la société nationale
se retrouve confrontée à une mission quasi impossible
: changer en douceur la façon de travailler de 190 000
personnes et les petites habitudes des 400 000 Français
qui empruntent chaque jour un train grande ligne. Le tout sous
l'il impitoyable des associations de consommateurs et des syndicats.
Lesquels ne perdent pas une occasion d'entonner la sempiternelle
rengaine : «Halte au déclin du service public !»
La marge de manuvre de la SNCF est donc étroite. Ce qui
n'empêche d'ailleurs pas ses responsables de multiplier
les erreurs Souvent imbattables sur le plan technique (avec le
TGV Atlantique, ils ont finalement réussi à faire
rouler un train commercial à 300 kilomètres à
l'heure), ils se prennent les pieds dans les traverses dès
qu'il s'agit de gérer les hommes et de s'adresser aux consommateurs.
L'exemple de Socrate est particulièrement révélateur.
Trois raisons expliquent ses débuts difficiles.
· 1 Le management des hommes et du changement reste trop
archaïque.
«A la tête : des ingénieurs qui décident
de tout. A la base : des troufions qui n'ont pas voix au chapitre.
Voilà le mode de gestion de la SNCF», ironise un
consultant. C'est seulement après la grande grève
de l'hiver 1986-1987 que la société s'est avisée
de moderniser son management. En 1987 et 1988, des dizaines de
milliers de cadres ont reçu une initiation à la
gestion participative. «Mais cette formation ne concernait
pas
les cadres supérieurs et dirigeants», tempère
Jean-Louis Jourdan, responsable de l'organisation à la
division du personnel. La direction demeure donc largement autocratique.
Elle a commencé à plancher sur le nouveau système
de réservation pendant l'été 1987. Mais,
au lieu d'y associer, ne serait ce que pour la forme, tous ses
partenaires, elle a d'abord mitonné sa réforme dans
son coin.
Ce n'est que deux ans plus tard, lors du conseil d'administration
du 22 mars 1989, que les représentants des salariés
et des associations d'usagers ont officiellement découvert
le projet. Quant au Syndicat national des agences de voyages,
il n'a été approché que début 1991.
«Les programmes informatiques étaient quasiment écrits,
se souvient Gérard Leray, vice-président de cet
organisme. Ce fut très dur d'obtenir quelques modifications.»
Pourtant, les agences de voyages représentent 20% du chiffre
d'affaires «grandes lignes» de la SNCF, et même
40% de ses ventes de billets de première classe !
Pour faire avaler les potions amères de la modernité,
les dirigeants de l'entreprise préfèrent consentir
des «largesses» financières plutôt que
de s'aventurer dans quelque forme de dialogue que ce soit. Avant,
pour acheter la paix sociale, ils versaient des «primes
de nuisance» lors de la mise en place de nouvelles procédures.
Aujourd'hui, ils prisent fort les «mesures d'accompagnement
sociotechniques» (sic), très critiquées en
interne. «Pour l'installation de Socrate, on a déroulé
le tapis rouge sous les pieds de nos guichetiers, lâche,
écuré, un cadre. On a dépensé des
dizaines de millions de francs en études diverses, simplement
pour améliorer l'ergonomie de leurs terminaux.»
· 2 Le respect du planning prime toute autre considération.
«La priorité des priorités, dans cette maison,
c'est la sécurité», résume Jean-Louis
Jourdan. Cette obsession, que nul ne songe à critiquer,
a pour inconvénient de faire de la SNCF un monstre de technocratie,
où des ingénieurs trustent les fonctions importantes.
Ainsi, les polytechniciens noyautent presque entièrement
la direction générale (exception notable : le poste
de président, occupé provisoirement par un énarque,
Jacques Fournier).
Tout ces experts planifient à très long terme. Impossible
de reporter la date de démarrage d'une réforme,
même si tous les voyants passent au rouge, car le projet
suivant s'en trouverait décalé d'autant. Il n'y
a pas que les trains qui doivent arriver à l'heure, les
projets aussi !
Jean-Marie Metzler, directeur de l'activité «grandes
lignes», avait fixé depuis longtemps une date butoir
pour la mise en route de Socrate : l'inauguration du TGV Nord,
qui doit avoir lieu ce 23 mai 1993 et qui sera l'occasion d'étrenner
une nouvelle gestion commerciale (lire ci-dessous l'encadré
«Socrate, une nouvelle philosophie commerciale»).
Entré à la SNCF en 1968, cet X-Ponts jouit d'une
réputation flatteuse de «visionnaire», mais
aussi de «bulldozer». «Un passage en force ne
lui fait pas peur, estime un ancien dirigeant. Il s'est d'ailleurs
fait remonter les bretelles par Fournier plus d'une fois.»
Rien d'étonnant, donc, à ce qu'il ait superbement
ignoré le signal d'alarme que tiraient les syndicats. Menés
dans douze sites pilotes à partir du 17 novembre dernier,
les tests de Socrate avaient révélé de nombreuses
erreurs de programmation. A tel point que le personnel commercial
de la gare de Rennes, exaspéré, s'était mis
en grève !
· 3 L'entreprise ne sait pas communiquer avec ses usagers.
«Je suis scandalisé par l'importance que notre président
accorde aux associations de consommateurs, regrette un responsable
de service. Il en oublie la communication directe avec les usagers.»
«C'est vrai, trop souvent, nous ne nous adressons à
nos clients que pour leur parler d'un accident», reconnaît
Pascal Bourgue, directeur de la communication «grandes lignes».
Pour son nouveau logiciel de réservation, la SNCF n'a pas
condescendu à modifier ses habitudes.
Le 26 novembre 1991, Jean-Marie Metzler présentait le projet
aux diverses associations de consommateurs. Un an plus tard, c'était
au tour des journalistes spécialisés de se faire
«briefer» pendant quatre jours à Dallas, siège
de Sabre, le modèle américain dont s'est inspiré
Socrate. Quant aux clients, ils ont dû se contenter des
explications techniques fournies par des dépliants (distribués
à 4,5 millions d'exemplaires, tout de même) et des
affiches apposées dans toutes les gares.
Mais la grogne des usagers, excédés par les files
d'attente aux guichets, n'était pas prévue. Ni la
lettre que Véronique Neiertz, alors secrétaire d'Etat
à la Consommation, a adressé le 21 janvier à
Jacques Fournier pour lui demander des explications sur son dernier
joujou électronique. Enfin, comble de malheur, une augmentation
de tarif, prévue depuis longtemps, est entrée en
application le 1er février dernier. Tollé général,
tout le monde soupçonnait Socrate d'en être la cause
! Pascal Bourgue décidait de prendre le taureau par les
cornes. En une journée, il rédigeait une annonce
d'une page, publiée dans la presse quotidienne les 4 et
6 mars dernier. Coût : 3 millions de francs. Puisqu'on vous
dit que Socrate doit faire gagner de l'argent à la SNCF
!
Jacques Henno
Socrate, une nouvelle philosophie commerciale
«Si je mets en place un système
aussi sophistiqué pour remplir mes trains, c'est pour accroître
la rentabilité de la SNCF.» Directeur de l'activité
«grandes lignes», Jean-Marie Metzler a dépensé
1,3 milliard de francs pour développer Socrate, son nouveau
logiciel de réservation. Il en espère au moins 600
millions de francs de recettes supplémentaires tous les
ans.
Son modèle ? Le «yield management» (optimisation
commerciale) des compagnies aériennes : le prix du billet
d'avion varie en fonction de la distance parcourue, mais aussi
du taux de remplissage des appareils et des conditions de réservation,
ce qui permet d'optimiser la rentabilité de chaque vol.
Ces principes de tarification seront progressivement appliqués
à la SNCF à partir de la fin 1993. Une vraie révolution
culturelle !
Enfin, à terme, Socrate va se transformer en GDS («Global
Distribution System»). Il permettra de vendre des prestations
annexes telles que nuits d'hôtel et locations de voitures.
Autant de produits qui dégagent des marges coquettes. Bientôt,
vous pourrez même acheter dans les gares un billet d'entrée
à Euro Disney. Les discussions avec Mickey vont bon train.Jean-Marie
Metzler (grandes lignes SNCF) doit convertir 14 000 guichetiers
à son nouveau système de réservation.
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