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A San Jose, au coeur de la Silicon Valley, une filiale d'IBM approvisonne le groupe en disques durs. Mi-1993, ses dirigeants s'essayaient aux nouvelles règles de gestion édictées par Big Blue : réduction massive des effectifs, autonomie financière, obligation de vendre les produits à d'autres constructeurs informatiques...
Du temps de sa splendeur, IBM faisait venir
ses clients du monde entier pour leur montrer cette usine dernier
cri. Installé au pied des collines de San Jose, à
une heure et demie de voiture au sud de San Francisco, l'établissement
possédait même plusieurs pavillons pour loger ses
visiteurs. Aujourd'hui, ces maisons ont été revendues,
l'usine emploie des salariés mexicains, des «Chicanos»,
moins chers, et IBM ne s'appelle plus IBM mais Adstar !
Depuis décembre 1991, cette entité regroupe toutes
les activités de Big Blue touchant aux disques durs et
autres lecteurs de disquettes, indispensables à la bonne
marche d'un ordinateur central ou d'un PC. Une réorganisation
voulue par John Akers, alors président du géant
informatique. Les mauvaises langues affirmaient que c'était
le prélude à la revente pure et simple de ce canard
boiteux. Une rumeur à laquelle le nouveau chairman d'IBM,
Louis Gerstner, n'a pas mis un terme, loin de là. Fin avril,
il a filialisé Adstar en bonne et due forme et désigné
un nouveau P-DG, Ed Zschau. Cet ancien «congressman»
et «venture capitalist» possède un impressionnant
carnet d'adresses, fort opportun pour une éventuelle mise
aux enchères En tout cas, une telle perspective ne semble
pas déplaire aux 15 000 salariés de la «boîte»,
répartis dans quinze usines. «Beaucoup de gens ici
n'ont qu'une hâte, devenir une société totalement
indépendante d'IBM», prévient Robert Scranton.
Cet homme de 40 ans dirige les laboratoires de recherche d'Adstar
depuis un an et demi, après quatorze années passées
chez IBM. Visiblement, il supporte de moins en moins bien les
«blue suits» les «costumes bleus»,
vieux surnom des IBMeurs qu'il a remis au goût du jour pour
désigner les hommes de la direction centrale. Particulièrement
visée, la façon «trop coûteuse»
dont ces derniers gèrent les sureffectifs.
L'an dernier, pour supprimer 1 300 postes, Adstar a dû se
plier à leurs contraintes. Seuls des départs volontaires
étaient autorisés, accompagnés d'indemnités
généreuses, comparées aux habitudes américaines
: deux semaines de salaire par année d'ancienneté.
Résultat, le premier exercice financier d'Adstar s'est
soldé par une perte de 265 millions de dollars pour un
chiffre d'affaires de 6,1 milliards de dollars.
Robert Scranton ne cache pas que ces restructurations vont s'accélérer
: «Plusieurs usines vont fermer leurs portes.» Du
coup, les pressions sur les employés susceptibles de partir
en préretraite se font de plus en plus insistantes. «J'ai
passé de merveilleux moments dans cette maison, mais je
crois que je ferais mieux d'ouvrir un restaurant avec ma femme»,
constate, particulièrement amer, un cadre présent
chez IBM depuis plus de dix ans.
A long terme, la stratégie des dirigeants d'Adstar passe
par la recherche de nouveaux débouchés, seule solution
pour s'affranchir définitivement de la tutelle de Big Blue.
Pour l'instant, IBM absorbe 93% de la production de sa filiale.
Le reliquat est commercialisé, avec sa bénédiction,
auprès d'autres constructeurs informatiques. L'entreprise
affiche de solides ambitions sur ce marché, puisqu'elle
espère y réaliser 1,2 milliard de dollars de chiffre
d'affaires à l'horizon 1994, trois fois plus que l'an passé.
Quitte, s'il le faut, à mettre sa maison mère dans
une situation délicate.
«Dernièrement, IBM a dû retarder la commercialisation
de ses nouveaux mainframes à cause d'Adstar : les disques
de stockage n'étaient pas au point, révèle
Jo Cohen, consultant informatique. San Jose avait préféré
s'occuper de son développement externe.» Un comportement
que Robert Scranton justifie sans peine : «Notre challenge
n'est plus de conserver le leadership technologique, mais de pouvoir
rivaliser avec les prix et la notoriété de nos concurrents
directs : le japonais Hitachi ou les américains DEC et
Hewlett-Packard.»
A la sortie de l'usine, un poste de télé allumé
en permanence débite toutes les deux heures la même
émission. C'est le journal interne d'IBM, un programme
de communication mis en place fin 1991 pour garder une certaine
homogénéité à l'ensemble de l'«empire».
A San Jose, plus personne ne le regarde.
De notre envoyé spécial, Jacques Henno
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