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L'ex-enfant terrible de la Silicon Valley
a du mal à trouver son second souffle. En pleine crise
de l'informatique, Apple doit tout changer : ses
produits et son mode de management. La pomme aura-t-elle suffisamment
la pêche ?
Une, deux, trois fois Rien à faire !
«Attendez, ça va marcher.» Directeur général
d'Apple Computers, Gaston Bastiaens, blue jean et blouson rouge,
s'énerve. On le serait à moins. C'est lui qui a
dirigé le développement du dernier produit «maison»,
le Newton. Ce bloc-notes électronique était très
attendu par tous les aficionados de la «Pomme». On
leur avait promis un appareil révolutionnaire, capable
de comprendre l'écriture manuscrite. Ce minuscule ordinateur
de 450 grammes a malheureusement d'impardonnables trous de mémoire.
Il lui arrive même de ne pas reconnaître le mot Apple
écrit en majuscules
Les dirigeants de la firme californienne ont répondu à
la critique, unanime, en affirmant qu'il fallait au moins quinze
jours pour s'habituer à cette machine sortie en août
dernier aux Etats-Unis. Un comble pour une société
qui a bâti toute son image de marque sur la très
grande facilité d'utilisation de ses ordinateurs. Avec
ce ratage, 1993 risque d'être l'année de l'effondrement
d'un mythe de l'Amérique des années 80. Durant dix
ans, les informaticiens d'Apple avaient vécu sur la réputation
de leurs innovations techniques, qui leur permettait de vendre
des ordinateurs plus chers que les autres. Ils entretenaient leur
image anticonformiste, ces bricoleurs géniaux en baskets,
qui narguaient les «costumes trois-pièces»
d'IBM. Mais, peut-être à cause de cette extraordinaire
réussite, leur créativité s'est émoussée.
Et les machines des concurrents ont fini par devenir aussi «intelligentes»
que les leurs.
Pour la firme de Cupertino, une petite ville située à
une heure de route de San Francisco, le lancement raté
du Newton est un coup d'autant plus rude qu'elle espérait
en faire l'arme de la reconquête. Il y avait urgence. Depuis
six mois, l'entreprise accumulait les mauvaises nouvelles. En
juillet, elle annonçait la restructuration la plus importante
de ses dix-sept années d'existence : 2 500 licenciements,
soit 16% de ses effectifs. Ce qui l'obligeait à passer
une provision exceptionnelle de 1,8 milliard de francs. Le 14
octobre, elle révélait les résultats décevants
de son exercice 1992-1993. Certes, le chiffre d'affaires progresse
de 13% à 8 milliards de dollars, mais le bénéfice
net, lui, était divisé par six, à 87 millions
de dollars. Un malheureux record historique pour Apple.
Mais c'était l'aboutissement logique d'un laisser-aller
technologique. Incapable de sortir de nouvelles machines réellement
plus performantes que le tout-venant du Sud-Est asiatique, Apple
n'a pu échapper à la guerre des prix qui ravage
tout le marché informatique mondial. Avec deux handicaps
particulièrement pénalisants : des coûts de
production trop élevés et un sureffectif hérité
de l'insouciante opulence d'hier.
Au lendemain de la publication de ces résultats désastreux,
John Sculley, président depuis avril 1983, quittait l'entreprise.
Et laissait l'essentiel de ses fonctions à Michael Spindler,
un Allemand de 50 ans. En fait, tout s'était joué
en juin lorsque l'action, après la divulgation de mauvaises
prévisions, avait chuté de 28%. Réunis en
catastrophe, les membres du conseil d'administration avaient demandé
à Sculley de sortir de la salle. Pour lui annoncer quelques
minutes plus tard qu'il devrait partir.
Ce limogeage brutal fait sourire Jean-Louis Gassée. Ce
Français, ex-vice-président, avait été
lui-même «poussé dehors» par John Sculley
en mars 1990. Attablé, de bon matin, à Il Fornaio,
un restaurant à la mode, à quelques kilomètres
de Cupertino, il ne fait pas de détail. «Depuis des
années, les membres du conseil d'administration étaient
hésitants au sujet de John, affirme-t-il. Ils l'ont viré
parce qu'il se désintéressait du compte d'exploitation.»
Principale erreur de gestion reprochée à John Sculley
: l'augmentation vertigineuse des stocks pendant sa dernière
année de présidence. Ils ont triplé, frisant,
pendant l'été, les 2 milliards de dollars ! Soit
trois mois de ventes qui dormaient dans les entrepôts !
Interrogés sur cette incroyable dérive, les dirigeants
d'Apple se contentent d'une réponse lapidaire : «Mauvaises
prévisions.» Les anciens cadres, eux, sont plus précis.
Le «top-management» ne voulait pas revivre le cauchemar
du lancement du Mac Classic en 1990, puis des portables PowerBook
l'année suivante. «On s'était retrouvé
sans machine en réserve, et des milliers de commandes avaient
été perdues, confie une ex-responsable d'Apple Europe.
Pour éviter de nouveaux manques à gagner, les stocks
ont été gonflés au maximum.»
Malheureusement, cette fois-ci, la demande n'a pas suivi. Il faut
dire que les nouvelles versions de Mac commercialisées
n'avaient rien de particulièrement excitant. Au point que
les ventes avaient même commencé à piquer
du nez entre avril et juin derniers : moins 5,6%. Affolé,
l'état-major de Cupertino s'est résolu à
prendre des mesures d'urgence pendant l'été. Aux
Etats-Unis, Apple a proposé à ses clients de reprendre
leur ancien équipement. Puis, comme cela ne suffisait toujours
pas, la firme a organisé des ventes aux enchères
géantes pour écouler du matériel neuf dépassé
! En France, certains distributeurs, pour attirer le client, ont
offert 10% de remise et un séjour d'une semaine aux Canaries
ou sur la Costa del Sol !
Le marché a immédiatement réagi. Entre juillet
et septem-bre 1993, les ventes de Macin-tosh ont fait un bond
de 36% par rapport à la même période de l'année
précédente. Selon le bureau californien de Dataquest,
un cabinet d'études spécialisé dans la «high-tech»,
l'entreprise, pendant cette pério-de, a même retrouvé
la première place du marché américain, devant
IBM et Compaq. Mais cette performance a pesé sur la rentabilité
d'Apple. «Sa marge nette est tombée à 0,12%,
alors qu'elle était encore de 5,5% un an plus tôt»,
calcule Robert Corpuz, analyste chez Dataquest.
Chute dramatique des résultats, stocks trop importants,
licenciement d'une partie du personnel, départ des responsables
Voilà des symptômes qui rappellent étrangement
la crise de 1985, quand Apple avait frôlé le gouffre
à la suite de la mévente du premier Macintosh. Lancé
un an plus tôt, cet ordinateur, révolutionnaire pour
l'époque, avait été mal positionné.
Tout juste débauché de chez Pepsi Co., où
il occupait le poste de vice-président, John Sculley avait
conçu une campagne de publicité hypersophistiquée
pour faire du Mac un produit grand public. Mais cela n'avait pas
suffi à faire décoller les ventes d'un micro trop
cher pour les particuliers. L'entreprise, qui espérait
placer 80 000 «machines» par mois, n'en vendait que
20 000. Elle ne dut sa survie qu'au licenciement de 1 200 personnes
et à la fermeture de trois de ses
six usines.
Mais la comparaison avec la présente crise s'arrête
là. En 1985, Apple disposait en effet, avec le Macintosh,
d'un avantage commercial redoutable. C'était le seul micro-ordinateur
de l'époque vraiment «convivial» : pour lancer
un traitement de texte, il suffisait, à l'aide d'une «souris»,
de «cliquer» sur une «icône» à
l'écran. Enfantin ! Le Mac avait plusieurs années
d'avance sur les compatibles PC (la norme concurrente d'Apple
imposée par IBM), qui, eux, exigeaient des instructions
à taper en toutes lettres. Du coup, un brusque changement
de stratégie (viser les entreprises et les universités
plutôt que le grand public) avait permis à la compagnie
de rebondir magnifiquement. De 1986 à 1992, elle allait
connaître une croissance folle. Son chiffre d'affaires et
son bénéfice net étaient tout simplement
multipliés par 3,5 pour atteindre, respectivement, 7 milliards
et 530 millions de dollars ! Et, sur certains de ses modèles,
Apple réalisait plus de 50% de marge brute ! Aujourd'hui,
pour la marque à la pomme croquée, l'avantage de
la simplicité a disparu. Depuis 1990, grâce à
Windows, un logiciel mis au point par Microsoft, tous les compatibles
PC sont aussi faciles à manier qu'un Mac.
«Notre leadership technologique est moins visible qu'auparavant»,
reconnaît, agacé, Gian Carlo Zanni, le président
de la filiale française. Voilà pourquoi entreprises
et particuliers préfèrent acheter des compatibles
PC, moins chers. Du coup, le nombre d'ordinateurs «tournant»
sous Windows augmente tous les ans de 47%, contre seulement 11%
pour les Mac.
Pour limiter la casse, le département marketing de Cupertino
multiplie, depuis 1991, le nombre de versions de Macintosh. Objectif
: personnaliser ses relations avec ses utilisateurs. Les Mac LC
pour les écoles ou les professions libérales, les
«Quadra» pour le monde de l'entreprise, les «Centris»
pour la PAO (publication assistée par ordinateur) et les
«Performa» pour les particuliers. Sans oublier les
portables PowerBook et Duo et un Mac qui «reçoit»
les émissions de télé pour les amateurs de
gadgets ! L'expérience va tourner court. «Il y avait
trop de références, reconnaît Frédéric
Moreau, directeur marketing pour la France. Les clients étaient
perdus.» Dès qu'il a pris ses fonctions de numéro
2 du groupe, en juillet dernier, Ian Diery a supprimé la
gamme des Centris.
Outre son problème commercial, Apple doit s'attaquer à
celui de ses coûts de production. Aucune de ses quatre usines,
situées en Californie, dans le Colorado, en Irlande et
à Singapour, n'est aux standards de productivité
internationale. «Depuis 1991, nous avons réduit nos
effectifs de 16%, tout en multipliant notre production par quatre
!», rappelle fièrement Eckhard Pfeiffer, P-DG de
Compaq, qui vient de se sortir d'une grave crise. «Les ordinateurs
d'Apple n'ont pas du tout été conçus pour
être fabriqués à moindre coût, commente,
tout en tapotant son Mac, Bruce Lupatkin, responsable des analyses
financières chez Hambrecht and Quist, une banque d'affaires
de San Francisco, spécialisée dans les nouvelles
industries. Ils sont aujourd'hui condamnés à sacrifier
leurs marges pour vendre leurs machines.»
Enfin, Apple paie cher son originalité. Les fabricants
de compatibles PC ont commandé, en 1993, 40 millions de
microprocesseurs (le cur du micro-ordinateur et 30% de son prix
de revient) à Intel. Apple, qui a besoin de puces spécifiques
pour ses machines, en a acheté seulement 3,5 millions à
Motorola. Difficile, avec de telles différences d'économies
d'échelle, d'obtenir les mêmes tarifs que ses concurrents.
Lorsqu'elle roulait sur l'or, la firme californienne s'en accommodait.
Ce n'est pas le genre de Ian Diery : «Je rends personnellement
visite à nos vingt plus gros fournisseurs, pour leur expliquer
qu'Apple a complètement changé.»
Il est vrai que, depuis ses origines, l'entreprise a pris des
habitudes souvent très coûteuses. De haut en bas
de la hiérarchie. Les deux fondateurs de l'entreprise,
Steve Wozniak et Steve Jobs, partis après la crise de 1985,
avaient insisté pour que leurs employés bénéficient
de conditions de travail particulièrement agréables
: contrôle assez lâche de la hiérarchie («Je
pouvais me rendre à Paris pour un seul rendez-vous»,
soupire Ross Ely, simple chef de produit) ; ambiance de potache
(à «Mariani 1», un des immeubles du campus,
les couloirs s'appellent «Rodeo Drive», «Avenue
of the Stars») ; congés sabbatiques de six semaines
rémunérées ! offerts tous les
cinq ans, salaires généreux et stock-options distribués
en masse Certaines années, John Sculley a ainsi gagné
jusqu'à 17 millions de dollars ! Et ses indemnités
de départ laissent rêveur : 1 million de dollars,
plus la promesse de recevoir cette année 750 000 dollars
au titre de consultant et l'autorisation de ramasser 2,2 millions
supplémentaires en vendant ses stock-options. Au total,
un joli pactole de 23 millions de francs ! Avec un bonus de dernière
minute : la compagnie, sans doute pressée de le voir s'en
aller, lui a racheté son avion personnel ainsi que sa propriété
californienne, estimée à 9,5 millions de dollars
!
Côté recherche, Apple n'a jamais non plus lésiné
en y consacrant 9% de son chiffre d'affaires. Louable, pour une
entreprise de high-tech. Mais excessif, si l'on n'en tire pas
profit : il y a encore trois ans, il fallait 21 mois pour développer
un nouveau modèle à Cupertino. C'est seulement l'année
dernière qu'Apple s'est rapprochée de ses concurrents,
en passant sous la barre des neuf mois.
Un comble : le logiciel de reconnaissance d'écriture du
Newton est l'uvre d'une société russe, ParaGraph
International. Quant au nouveau pari d'Apple, le PowerPc, il a
été développé en collaboration avec
Motorola et IBM, l'ancien ennemi juré. Cette nouvelle puce
électronique permettra aux futurs Macintosh, annoncés
pour mars prochain, de «mouliner» quatre à
huit fois plus vite. Grâce à elle, Michael Spindler
et Ian Diery espèrent reprendre leur avance technologique
et porter leur part de marché mondial de la micro à
15% dans moins de cinq ans (contre 8% aujourd'hui).
Mais, pour y parvenir, ils se sont résignés à
abandonner leur dernier rempart : l'incompatibilité avec
le monde IBM. Le dernier modèle de Mac, sorti en novembre
dernier aux Etats-Unis (il ne sera pas commercialisé en
France), possède un deuxième «chip»
qui lit aussi les logiciels pour PC. Il en sera peut-être
de même pour tous les Mac PowerPc. C'est le prix qu'Apple
doit payer pour ne pas trop se marginaliser. Mais rentrer dans
le rang ne sera pas forcément, pour l'ex-enfant terrible
de la Silicon Valley, un gage de survie. Jusqu'à présent,
sa seule raison d'être reposait sur le culte de sa différence.
On n'est pas toujours capable de se mettre à vivre comme
tout le monde après tant d'années de certitudes
.
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
Apple-IBM : une partie de "je t'aime,
moi non plus" qui dure depuis dix ans
Août 1981 : Apple s'offre une pleine page de publicité
dans un grand quotidien américain, le «Wall Street
Journal», le slogan : «Bienvenue à IBM».
Impertinente, l'entreprise californienne, qui a popularisé
la micro-informatique dès 1976, se moque de l'arrivée
tardive du géant de la côte Est sur son marché.
Pendant dix ans, les deux entreprises se mépriseront, tels
des frères ennemis. En 1984, le Macintosh est clairement
positionné comme un anti-IBM PC : dans «1984»,
un spot publicitaire resté célèbre et inspiré
du roman de George Orwell, une jeune femme, vêtue d'un T-shirt
Apple et armée d'une massue, réduit en morceaux
«Big Blue», alias Big Brother. Les dirigeants de Cupertino
refuseront d'ailleurs longtemps toute compatibilité entre
les deux standards. Dès 1986, une étude, réalisée
pour le projet «Trojan» (le «Troyen»,
par référence au cheval de Troie), montre l'existence
d'un marché pour un «Mac» capable de se transformer
en PC. Mais il faut attendre 1989 pour voir le Macintosh SE/30
accepter des disquettes écrites en DOS (le langage des
«micros» IBM).
En 1991, la crise de l'informatique aura finalement raison de
tous ces antagonismes. IBM et Apple sont désormais associés
dans les microprocesseurs (avec Motorola), les systèmes
d'exploitation et le multimédia. Ironie suprême,
au début de 1993, John Sculley se vantait d'avoir été
contacté pour prendre la présidence de «Big
Blue»
Une stratégie de communication à revoir
Chaque année, au mois de septembre,
80 000 mordus de l'informatique se ruent à La Défense
pour assister à leur «grand-messe» : Apple
Expo. Ils en ressortent, un sac Apple en bandoulière, persuadés,
après avoir assisté à toute une série
de démonstrations, que ce fabricant de micro-ordinateurs
est le meilleur L'entreprise bénéficie encore, dans
certains pays comme la France, d'une image extraordinaire, entretenue
grâce à un budget publicitaire de 130 millions de
dollars. Un mythe fondateur (l'aventure a commencé dans
un garage californien) largement diffusé, un logo provocateur
(une pomme mordue, tout un symbole !), des publicités agressives,
des objets à ses couleurs (les «goodies» :
tasses Apple, blousons Apple, mais aussi des vêtements pour
bébés) donnent l'illusion que la société
de Cupertino est un modèle d'anti-conformisme. Cette stratégie
de communication survivra-t-elle à la banalisation du produit
? Aujourd'hui, Apple fait de la publicité dans les wagons
du métro parisien. Comme une vulgaire marque de lessive.D.R.A
la sortie d'Apple Expo, les «fans» du Mac peuvent
acheter polos, cartables, blousons et autres «goodies».
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