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Visite d'une usine Intel à Dublin, un concentré de très haute hautes technologies

Avec 74% de parts de marché, le fabricant de puces roule sur l'or. Pour 5 milliards de francs, il vient de s'offrir une usine ultramoderne à Dublin.

«Jingle bell, jingle bell» Dès qu'ils se mettent au travail, les robots transporteurs de l'usine numéro 10 d'Intel, située dans la banlieue industrielle de Dublin, entonnent cette ritournelle pour demander aux humains de s'écarter. Une touche de fantaisie, censée détendre les techniciens irlandais, en nage sous leur «bunny suit» à 8 000 francs pièce : une paire de bottes passées sur des protège-chaussures, des gants en latex, une combinaison hermétique en Gortex, un casque qui filtre la respiration. Ici, l'ennemi numéro 1, c'est la poussière. La plus petite particule sur les puces électroniques (le moteur des micro-ordinateurs) en cours de fabrication les rendrait définitivement inutilisables. Dans ces immenses «salles blanches», l'air est renouvelé et filtré toutes les six secondes, le moindre papier bien évidemment proscrit, et la manipulation des produits limitée au strict minimum grâce à une automatisation très poussée.
L'ensemble a coûté la bagatelle de 4,9 milliards de francs : 1 milliard pour la construction du bâtiment (sa structure spéciale absorbe les vibrations), 3,4 milliards pour l'achat des machines (dont la moitié provient du Japon) et 500 millions pour la formation du personnel (450 collaborateurs ont été envoyés, parfois avec toute leur famille, aux Etats-Unis ou en Israël). Inaugurée le 16 février dernier, «Fab Ten» ne tournera à plein régime que dans dix mois. Intel, premier fabricant mondial de microprocesseurs électroniques, préfère prendre son temps pour roder cette installation. La firme de Santa Clara (une des villes phares de la Silicon Valley, en Californie) n'a pas le droit à l'erreur. A partir de l'Irlande, elle espère inonder une partie du monde en Pentium, la dernière-née et la plus puissante de ses chips. Enjeux : maintenir son avance technologique et un quasi-monopole sur son marché.
Inventeur du microprocesseur, Intel a été choisi en 1980 par IBM pour fabriquer le cur électronique de ses PC. Depuis, l'entreprise n'a cessé de dominer les ventes de puces pour compatibles PC. En 1993, sa part sur le marché mondial des chips a atteint, selon le bureau d'études Dataquest, 74%, contre 69% un an plus tôt. Soit très loin devant
ses deux principaux concurrents, américains également, Motorola (8% du marché) et AMD (6%). Quant à ses performances financières, elles laissent rêveur : l'année dernière, le chiffre d'affaires a progressé de 50% à 8,8 milliards de dollars (environ 52 milliards de francs) et les bénéfices ont doublé à 2,3 milliards de dollars. Soit une marge nette de 26% ! En Bourse, l'action s'envole A la grande joie de Gordon Moore, cofondateur du groupe avec Andrew Grove et actuel chairman, détenteur de plus de dix millions d'actions. «Il pèse 1 milliard de dollars ! », soupire Craig Barrett, numéro 3 d'Intel (seulement 30 000 actions en portefeuille !).
Malgré sa fortune et son rang dans la hiérarchie, Gordon Moore travaille, à Santa Clara, dans un bureau en tout point semblable à celui de ses 29 500 collaborateurs : un modeste «cubicle» de quelques mètres carrés. Radins, les patrons d'Intel ? «Nous tenons à maintenir nos coûts de fonctionnement les plus bas possible», explique Craig Barrett. La prime de 165 000 francs par emploi créé, accordée par Dublin, n'est sans doute pas étrangère à la venue d'Intel en Irlande
Mais, côté recherche et développement, les dirigeants ne lésinent pas sur les moyens. Depuis 1983, l'entreprise a consacré 4,4 milliards de dollars (dont 1 milliard pour la seule année dernière) à ses chercheurs. Grâce à cet effort, elle a lancé, tous les trois ans en moyenne, une nouvelle génération de microprocesseurs (les 286, 386, 486 et à présent Pentium). Pendant ce temps, la concurrence suivait à grand-peine Et, lorsqu'elle parvenait à se hisser au niveau d'Intel, ce dernier abattait une carte maîtresse : la baisse du prix de ses produits, dont le développement était amorti depuis longtemps
La recette, infaillible jusqu'à présent, résistera-t-elle à l'arrivée de nouveaux venus sur le marché, dont la très puissante puce Alpha AXP (conçue par DEC), la R 4400 de Nec et surtout le Power PC ? Développée conjointement par Apple, IBM et Motorola, cette dernière puce est annoncée plus rapide et puissante que le Pentium. Et ses inventeurs affirment pouvoir la produire à terme pour deux fois moins cher. Mais Craig Barrett réfute cet argument : «A voir. Nous, nous vendons déjà des Pentium et visons 15% du marché des PC dès cette année. Motorola n'a même pas commencé la production en série du Power PC.» Les prévisions semblent lui donner raison. D'après les calculs du cabinet In-Stat, les livraisons de Pentium dépasseront les 5 millions d'unités dès cette année. Un chiffre que son concurrent n'atteindra qu'en 1996. Pourtant, certains collaborateurs d'Intel ne cachent pas leur inquiétude : «Avec le Power PC, on va souffrir» Les dirigeants, eux, travaillent déjà sur le successeur du Pentium. Nom de code de cette puce, peut-être commercialisée dès l'année prochaine : P6. Caractéristique : deux à trois fois plus rapide. Rien que cela !
De notre envoyé spécial à Dublin, Jacques Henno


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