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20% des effectifs licenciés, 400 millions de pertes... Borland est le dernier sinistré de l'informatique.
Le nouveau siège social de Borland,
situé aux environs de San Francisco, a coûté
560 millions de francs. Pourquoi dois-je signer cela ?»
Un piano électrique et un saxophone dans un coin, une maquette
d'avion et un échiquier sur la table Le bureau de Philippe
Kahn ressemble plus à une salle de jeu qu'à un espace
de travail. Mais, cet après-midi, le Français président
fondateur de Borland, un des plus gros éditeurs américains
de logiciels, n'est pas «fun». Visiblement, la lettre
que lui tend son assistante l'énerve. Peut-être vient-elle
de chez Keith Maib, le nouveau directeur général,
nommé en mars dernier. La rumeur affirme que ce dernier
est là pour «driver» Kahn. «Les membres
du conseil d'administration en avaient assez des excentricités
de Philippe, explique un de ses amis français. Alors, ils
l'ont mis sous tutelle. »
Pendant longtemps, le personnage, haut en couleur, avait amusé
les financiers américains. Ils lui avaient pardonné
ses chemises hawaïennes, sa passion pour le jazz et la voltige
aérienne, ainsi que ses déclarations à l'emporte-pièce
sur l'avenir de l'informatique, tant que le succès, et
les dividendes, était au rendez-vous. Après tout,
c'était le seul «Frenchy» à avoir fondé
dans la Silicon Valley une société de cette taille.
Au temps de sa splendeur, elle employait plus de 2 000 personnes
et réalisait 2,7 milliards de francs de chiffre d'affaires.
Mais le management «à la Kahn» a fini par déraper.
Pour la troisième année consécutive, la firme
de Scotts Valley (une bourgade coincée à flanc de
coteau entre le Pacifique et la Silicon Valley) vient d'enregistrer
de très lourdes pertes : 390 millions de francs, après
274 millions en 1992 et 616 millions en 1991. Guerre des prix
déclenchée par Microsoft, son ennemi juré,
procès perdu contre Lotus (un autre gros éditeur
américain), fusion ratée avec Ashton-Tate (une société
rachetée en 1991), retards à répétition
dans la mise au point des nouveaux produits Le sort s'est acharné
sur Borland. Fin mars, au bord du gouffre, le groupe a vendu 800
millions de francs un de ses plus beaux fleurons, Quattro Pro,
un puissant «tableur» (feuille de calcul électronique).
Et Keith Maib, à peine installé, a licencié
400 personnes, soit 20% des effectifs ! Parmi elles, Marie-Eve
Schauber, la responsable de la filiale française.
L'aventure californienne de Philippe Kahn avait pourtant commencé,
en 1982, avec toutes les apparences de la «success story».
La légende affirme que, fraîchement recalé
à l'agrégation de mathématiques, Kahn débarque
dans la Silicon Valley à l'âge de 30 ans, sans un
sou et sans «green card» (le permis de travail américain).
Quelques mois plus tard, après de prétendues nuits
blanches passées sur son «computer», au-dessus
d'un garage, il met au point un nouveau langage de programmation,
le Turbo Pascal (pure affabulation ! lire
l'encadré ci-dessous)). Le 2 mai 1983, il fonde Borland
International. Pressé de s'imposer sur un marché
déjà très encombré, le Français
tente un coup de poker. Au lieu de proposer son logiciel à
600 dollars, comme tout le monde, il casse le marché en
le vendant par correspondance à 49,95 dollars
Et ça marche ! «Quand j'ai tout plaqué pour
rejoindre Borland, mes copains m'ont dit : "Tu es fou. Tu
ne réussiras qu'à placer 300 logiciels !",
se souvient un des pionniers. En fait, la première année
on en a vendu 20 000 !» Après ce coup de force, le
Français passera longtemps pour un «barbare»
auprès des concurrents. Qu'importe ! Les programmeurs,
eux, trouvent ses produits pas chers et performants. Lui-même
accumule les bénéfices et ne tarde pas à
s'acheter le jouet de ses rêves, une Porsche blanche, immatriculée
«Turbo-Pascal».
Fin 1984, Kahn s'attaque avec autant de succès au marché
des logiciels pour entreprise. Sidekick, un petit «organisateur»
(un agenda couplé à un bloc-notes et une calculette)
tournant sur IBM PC, fait un malheur. Deux ans après sa
création, le chiffre d'affaires de Borland dépasse
les 20 millions de dollars. Philippe Kahn choisit de fêter
dignement l'événement. Il «flambe» 45
000 dollars dans une gigantesque fête, donnée à
San Francisco. Déguisé en Bacchus, l'informaticien
joue du saxo, tandis que ses 600 invités se ruent sur le
buffet ! La suite de la soirée est telle que certains Américains,
outrés, vont jusqu'à parler d'orgie
Le 6 juin 1985, l'«événement» sera en
«une» du très sérieux quotidien «The
Wall Street Journal». Le Français s'en mordra les
doigts ! L'article rappelle en effet qu'il n'a toujours pas de
«green card». «C'était juste au moment
où un grand groupe américain, McGraw Hill, était
sur le point de nous racheter, se souvient David Heller, membre
du conseil d'administration depuis 1983. Après avoir lu
le journal, ils ont tout laissé tomber.»
L'incident convainc le «barbare» de régulariser
sa situation et, surtout, de continuer seul son chemin. Début
1987, Ben Rosen, célèbre «venture-capitalist»
(il a financé Lotus et Compaq, troisième fabricant
mondial de micro-ordinateurs) lui conseille de racheter une autre
société de «software», Ansa. Un «deal»
en or pour Borland. L'acquisition lui permet, grâce à
Paradox, produit vedette d'Ansa, d'accéder à un
secteur très prometteur, celui des bases de données
(gestionnaire de fichiers électroniques). Résultat
: en 1987, le chiffre d'affaires double et dépasse les
450 millions de francs. Puis, en 1989, la firme s'attaque au marché
des tableurs, avec le lancement de Quattro Pro. Les ventes doublent
à nouveau l'année suivante.
En juillet 1991, Philippe Kahn acquiert, après un an et
demi de négociations, une deuxième société,
Ashton-Tate, surtout connue pour sa base de données dBase.
Catastrophe ! Le morceau va se révéler trop gros
à avaler : la proie pèse aussi lourd que le prédateur
(environ 1,2 milliard de francs de chiffre d'affaires). Leur fusion
tourne au cauchemar et va entraîner 800 millions de frais
de restructuration. «Ça a été le début
de l'hémorragie», enfonce Karl Wong, analyste chez
Dataquest. «Ashton-Tate nous a coûté trop cher,
reconnaît François Micol, vice-président pour
l'Europe du Sud. Philippe Kahn en veut beaucoup aux banquiers
qui lui avaient conseillé cette opération»
L'explication fait sourire ceux qui ont côtoyé le
personnage à l'époque. «En fait, Philippe
avait développé un complexe d'infériorité
: il rêvait de devenir aussi gros que Bill Gates, le "boss"
multimilliardaire de Microsoft, numéro 1 mondial du logiciel,
raconte un ancien cadre dirigeant. Il s'est lancé tête
baissée dans le rachat d'Ashton-Tate et en a sous-estimé
les conséquences.» Kahn nie en bloc : «Bill
a des problèmes d'ego avec nous, pas l'inverse.»
«Tu parles ! insiste l'ancien collaborateur. J'ai vu moi-même
Kahn écraser un papillon (le logo de Microsoft en comporte
un) et déclarer à la ronde : "Voilà
ce que je fais de mon ennemi !"»
L'affrontement entre les deux hommes remonterait au Comdex (grand
salon de l'informatique américaine) de novembre 1987. Philippe
Kahn, confronté en public à Bill Gates, l'avait
alors «mouché».
Piqué au vif, Gates avait, paraît-il, distribué
à ses équipes des tee-shirts marqués «Delete
Philippe» («Supprimer Philippe»). Projet qu'il
mit en pratique fin 1992, avec le lancement, coup sur coup, de
deux bases de données, Acces et FoxPro, destinées
à contrer la mainmise de Borland dans ce domaine. Fort
de sa puissance financière (son entreprise pèse
plus de 20 milliards de francs de chiffre d'affaires, dix fois
le Borland d'aujourd'hui), il n'hésita pas, à son
tour, à casser les prix. Acces était proposé
à 99 dollars. A Scott Valley, le produit équivalent
coûtait, à l'époque, 795 dollars Joli retournement
de l'histoire. Du coup, entre 1991 et 1993, la part de marché
de Borland sur les bases de données allait tomber de 47%
à 40%.
Toujours au cours de la même période, l'entreprise
a perdu du terrain dans le domaine des «tableurs»,
les feuilles de calcul électronique. Essentiellement en
raison de la détérioration de son image : pour un
problème de notoriété, un autre grand rival,
Lotus, l'a accusé d'avoir plagié un de ses produits.
Le procès, perdu en première instance par Borland
la cour d'appel doit bientôt rendre son verdict
a coûté 45 millions de francs en frais d'avocat,
heureusement couverts à 80% par les compagnies d'assurances.
Mais les opérations de relations publiques engagées
pour redresser l'image de la société sont restées
à sa charge. «Une vraie fortune», admet Philippe
Kahn.
Plus inquiétant, le «boss», tout occupé
à se défendre, a complètement laissé
filer les affaires courantes. Il n'a ainsi pas vu l'émergence
d'un nouveau marché, celui des «suites» (un
«package» de trois logiciels vendus pour le prix de
deux). Conséquence : Borland est aujourd'hui totalement
absent de ce créneau en pleine expansion (plus 55% par
an), alors que Lotus, par exemple, y réalise 40% de son
chiffre d'affaires.
Enfin, des retards dramatiques se sont accumulés dans la
mise au point des nouveaux logiciels. «Nous n'avons rien
sorti depuis huit mois, reconnaît Ken Gardner, numéro
3 de Borland, en charge des produits. Mais, d'ici à la
fin de cette année, nous allons lancer quatorze nouveautés.»
La plus attendue, une version de dBase pour Windows, beaucoup
plus facile d'utilisation, est annoncée pour la fin du
mois de juin. «Ce lancement sera le plus important de l'histoire
de Borland, prévient Ken Gardner. S'il réussit,
nous avons une chance de nous en tirer. Sinon»
Le succès de ce produit permettra peut-être à
l'entreprise de se remettre à flot temporairement. Pour
le long terme, Philippe Kahn compte sur un marché plein
d'avenir, selon lui : celui de l'«up-sizing». L'augmentation
des capacités des micro-ordinateurs («up-sizing»)
va nécessiter des logiciels capables de coordonner les
travaux de plusieurs PC reliés entre eux ou à des
serveurs. Mais le créneau est déjà occupé
par une ribambelle de grands groupes et de PME : IBM, Oracle,
Computer Associates, etc. Verdict de Peters Rodgers, analyste
financier chez Robertson and Stephens, une banque de San Francisco
: «Les problèmes de Borland sont insurmontables».
L'entreprise, dont l'action en Bourse est tombée en dessous
des 10 dollars après un pic à 75 dollars il y a
trois ans, pourrait très bien être rachetée
pour une bouchée de pain par un concurrent. Philippe Kahn
risquerait fort, alors, de devoir chercher un nouveau «job».
Qui voudrait encore d'un «barbare» à la tête
de Borland ?
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
L'histoire d'un énorme bluff«Ma première société en Californie s'appelait Market In Time, raconte, tout fier, Philippe Kahn. Sur les enveloppes, les initiales MIT laissaient croire qu'il s'agissait du Massachusetts Institut of Technology, la très prestigieuse université américaine. Les prospects se précipitaient sur mon courrier !» L'histoire du «fondateur de Borland» est jalonnée de ce genre de bluff. Il a toujours prétendu avoir inventé lui-même Turbo Pascal, le langage de programmation qui l'a «lancé». En fait, ce logiciel fut d'abord développé par un Danois, Anders Heilsberg, présenté à Philippe Kahn par trois autres Scandinaves, Niels Jensen, Ole Rasmussen et Mogens Glad, propriétaires d'une petite société d'informatique installée en Irlande et baptisée Borland ! Ces trois hommes devinrent les premiers actionnaires, à hauteur de 30%, de Borland International Corporation. L'entreprise que Philippe Kahn affirme avoir fondée seul ! «Ils possédaient les droits internationaux sur Turbo Pascal, avoue ce dernier, gêné. Je les ai échangés contre une participation dans mon entreprise.» Plus tard, il poussa même l'attention jusqu'à éponger les dettes de ses complices en Irlande. Pour mieux acheter leur silence ?
Règlement de comptes à Borland France
Marie-Eve Schauber, directrice générale de Borland France, n'est plus joignable à son bureau. Simple congé de maternité en avril dernier, son départ est devenu «définitif» au mois de mai. Démission ou licenciement ? Philippe Kahn, le président du groupe, fuit la question, et laisse répondre François Micol, le nouveau responsable pour l'Europe du Sud. «Elle n'avait plus sa place dans notre nouvelle structure, explique ce dernier. Nous ne nous sommes pas séparés en très bons termes.» Celle qui avait réalisé une ascension fulgurante chez Borland (entrée à 27 ans comme directrice des ventes, elle prenait les rênes de la filiale français un an plus tard) n'a peut-être pas supporté de voir lui échapper le marketing, la finance et les ressources humaines, désormais regroupés au niveau européen. L'intéressée, pour l'instant, se refuse à tout commentaire Mais pour François Micol, c'est l'heure de la revanche. Débauché de chez Zenith Data Systems en 1990 par Philippe Kahn pour prendre la direction Europe, il s'était heurté pendant quatre ans à la résistance des «baronnies» nationales et, en attendant, était allé vendre des logiciels dans les pays de l'EstMarie-Eve Schauber, directrice générale de Borland France n'est plus joignable à son bureau. Simple congé-maternité en avril dernier, son départ est devenu «définitif» au mois de mai. Démission ou licenciement ? Philippe Kahn, le président du groupe, fuit la question, et laisse répondre François Micol, le nouveau responsable pour l'Europe du Sud. «Elle n'avait plus sa place dans notre nouvelle structure, explique ce dernier. Nous ne nous sommes pas séparés en très bons termes». Celle qui avait réalisé une ascension fulgurante chez Borland (entrée à 27 ans comme directrice des ventes, elle prenait les rênes de la filiale français un an plus tard !) n'a peut-être pas supporté de voir lui échapper le marketing, la finance et les ressources humaines, désormais regroupés au niveau européen. L'intéressée, pour l'instant, se refuse à tout commentaire Mais pour François Micol, c'est l'heure de la revanche. Débauché de chez Zenith Data Systems en 1990 par Philippe Kahn pour prendre la direction Europe, il s'était heurté pendant quatre ans à la résistance des «baronnies» nationales et, en attendant, était allé vendre des logiciels dans les pays de l'Est
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