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Le constructeur informatique a mis cinq ans pour achever son «re-engineering» : toute l'organisation industrielle et le management ont été revus. Les résultats sont spectaculaires.
Lun entend très mal, l'autre s'exprime
difficilement. Mais cela n'a pas empêché les deux
«papys», invités en mai dernier à l'université
de Stanford, de faire un tabac : ici, en pleine Silicon Valley,
à cinquante kilomètres au sud de San Francisco,
Bill Hewlett et David Packard, respectivement 82 et 83 ans, sont
considérés comme des gourous du management. Ils
ont fait de Hewlett-Packard, la société qu'ils ont
fondée en 1939 à Palo Alto, tout près de
Stanford, un modèle pour le monde entier. Spécialisés
à l'origine dans les «audio-oscillateurs» (Walt
Disney acheta les huit premiers pour la bande-son de «Fantasia»),
ils se sont lancés, après la guerre, dans l'instrumentation
scientifique, puis dans les calculatrices, avant de percer dans
les ordinateurs et les imprimantes.
A la retraite depuis 1977, les deux compères surveillent
de près leur entreprise. A la fin des années 80,
Dave Packard, voyant la rentabilité baisser, n'avait pas
hésité à reprendre du service et à
chambouler toute l'organisation du groupe. Poursuivi par John
Young, président jusqu'en 1992, puis par Lew Platt, l'actuel
P-DG, ce «reengineering» (transformation de la société)
a fait merveille. Sur les cinq dernières années,
alors que les effectifs n'ont augmenté que de 8%, le chiffre
d'affaires, lui, a été multiplié par deux
: il devrait dépasser cette année les 30 milliards
de dollars (145 milliards de francs). Autrement dit, en seulement
cinq ans, Hewlett-Packard a doublé sa productivité
! Du coup, les micro-ordinateurs compatibles PC et autres imprimantes
à jet d'encre qui sortent aujourd'hui de ses usines reviennent
beaucoup moins cher et ne cessent de conquérir des parts
de marché.
Selon International Data Corporation, une société
d'études indépendante, «HP» (prononcez
«hetchpi»), neuvième fabricant mondial de PC
l'année dernière, pourrait devenir le sixième
en 1995 et l'un des trois premiers en 1997
Pour parvenir à ce résultat, la stratégie
industrielle et le mode de management ont dû être
repensés. Première étape : le recours quasi
systématique à la sous-traitance. Une vraie révolution
culturelle. «Avant, nous faisions tout nous-mêmes,
y compris nos manuels d'utilisation, se rappelle, dans son bureau
d'Evry, en banlieue parisienne, Kléber Beauvillain, numéro
1 de HP pour la France. Cela nous prenait beaucoup de temps et
nous revenait très cher. Or, de nos jours, ce qui compte,
c'est innover très vite et au moindre coût.»
Appliquant ce précepte, la firme a concentré ses
forces sur la mise au point de nouvelles machines. Les autres
activités ont fait l'objet d'un tri minutieux. «Chaque
responsable de division a dû se demander : existe-t-il,
dans le monde, une entreprise qui réussit mieux que moi
dans les composants, la distribution, le service après-vente
?», poursuit, Lew Platt, le «big boss», à
Palo Alto. Chaque fois que la réponse était oui,
l'activité était sous-traitée à l'extérieur.
Aujourd'hui, 50% du chiffre d'affaires est «out-sourced»
(sous-traité).
Exemple : Ross Allen, responsable du département «imprimantes
à jet d'encre», a confié une partie de ses
recherches à l'université de Novossibirsk, en Sibérie
occidentale. Et certains logiciels de télécommunication
sont désormais écrits par International Software
Operation, une SSII indienne. La réorganisation a été
encore plus impressionnante dans les ordinateurs personnels. Sur
quatorze unités fabriquant ces machines au début
des années 90, il en reste quatre, qui assurent le montage
final de composants commandés à l'extérieur.
Résultat : «N'ayant presque plus à nous occuper
de la partie industrielle, nous mettons au point un nouvel appareil
en un semestre, contre dix-huit mois en 1990», révèle
Dick Watts, vice-président du groupe et responsable de
la branche «informatique individuelle».
Quatre usines de cette division ont été également
parmi les premières à adopter la nouvelle organisation
industrielle choisie par le groupe : le «built-to-order»
(production à la commande), deuxième volet de la
réforme. Avant, chaque modèle d'appareil était
fabriqué en fonction de prévisions de vente, puis
stocké en attendant de trouver preneur. Aujourd'hui, il
n'est assemblé que lorsqu'il est effectivement commandé.
Avantage : moins d'argent immobilisé inutilement et moins
de personnel affecté aux prévisions ou aux inventaires.
Contrainte : il a fallu réduire les temps de fabrication.
Ainsi, l'unité de L'Isle-d'Abeau livre désormais
n'importe quel client européen en moins de six jours, contre
dix auparavant : la ligne de production fonctionne de 6 heures
à 22 heures, avec deux équipes d'ouvriers ; ces
derniers ne sont plus spécialisés par type d'ordinateur
mais assemblent des machines différentes (cette diversité
les rend plus productifs) ; enfin, l'expédition des PC
a été sous-traitée. «Nos coûts
sont devenus inférieurs à ceux des usines irlandaises
d'Apple ou de Dell, qui bénéficient pourtant de
substantielles aides gouvernementales», calcule Pierre-Henri
Paulet, responsable des opérations à L'Isle-d'Abeau.
«Ma division fonctionne comme un centre de profit, reprend
son patron, Jacques Clay, un Français qui travaille au
centre de recherche de Grenoble, mais qui couvre l'activité
PC dans le monde entier. Le 8, je sais exactement combien j'ai
gagné ou perdu le mois précédent.»
Cette décentralisation, très poussée, est
le troisième stade du «reengineering». Elle
a commencé, en 1991, avec la suppression de deux niveaux
hiérarchiques : un à la direction générale
et un parmi les cadres intermédiaires. Par ricochet, 10
000 salariés (une personne sur neuf) ont dû changer
d'affectation. Depuis, le «manufacturing» et la «stratégie-produit»
relèvent directement des divisions. La circulation de l'information
et, partant, la réactivité au marché s'en
sont trouvées prodigieusement accélérées.
Contrepartie : les salariés ont vu leur charge de travail
fortement augmenter. Ils sont désormais sous pression.
Ce stress fait partie de la dernière phase de la réorganisation
: le «laziness hunting» (littéralement, chasse
à la paresse). Pete Peterson, vice-président en
charge du personnel, ne cherche donc pas à atténuer
cette tension. Au contraire. Il se contente de proposer quelques
«mesures d'accompagnement». Des affiches placardées
tout autour des coins cafétérias rappellent, par
exemple, que le sport reste le meilleur antidote au stress. Consciencieusement,
des dizaines d'employés font donc un footing entre midi
et 2 heures, devant le siège de l'entreprise, à
Palo Alto.
De retour à leur bureau, ils bossent dur. Difficile, en
effet, d'engager la conversation avec ses voisins lorsqu'on est
enfermé dans un «cubicle» (un espace individuel
de 5 mètres carrés délimité par des
cloisons d'un mètre et demi). Et, lorsqu'on lève
la tête de ses papiers, le regard tombe forcément
sur une horloge. Il y en a partout, y compris dans les salles
de réunion. Une façon de rappeler qu'il n'y a pas
de temps à perdre Surtout si l'on veut devenir «membre
du Club du président», une distinction qui récompense
les meilleurs éléments de Hewlett-Packard.
L'an dernier, ces heureux élus ont passé leurs vacances
à Hawaii en compagnie de leur conjoint(e), tous frais payés.
Pour motiver le reste de ses troupes, Lew Platt n'hésite
pas à prendre le micro tous les trois mois pour annoncer
le montant de la prochaine prime d'intéressement. Son message
est diffusé à chaque changement d'équipe.
Du meilleur effet également sur les visiteurs, et en particulier
sur les candidats. L'an dernier, les trois quarts d'entre eux
ont accepté l'emploi qui leur était proposé.
Bonne chance
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
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