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Pertes abyssales, qualité des produits en baisse Le pionnier de la micro traverse la crise la plus grave de son histoire. Seul le lancement d'une nouvelle génération de Macintosh pourrait le sauver. Impossible, hélas, avant un an
Difficile de croire, lorsqu'on découvre
le siège social d'Apple, à Cupertino, en pleine
Silicon Valley, à 40 kilomètres au sud de San Francisco,
que cette entreprise est en péril. Le légendaire
pionnier de la micro occupe deux tours de sept étages,
flambant neuves. Dans le hall d'entrée, c'est la même
vieille dame qui, depuis trois ans, accueille les visiteurs. Bien
en vue près des ascenseurs, une affiche prévient
: «En 1995, Apple a livré plus de micro-ordinateurs
que n'importe quel autre fabricant. Quiconque a déclaré
que les jours d'Apple étaient comptés a fait une
erreur de calcul» Mais, en regardant d'un peu plus près
les notes de service affichées dans le bureau de l'un des
managers, on comprend que tout cela relève de la propagande.
Punaisée sur le mur, une circulaire interne rappelle l'«Objectif
de communication numéro 1» du groupe : «Le
message à faire passer est : Apple a un avenir. () Nous
traversons des problèmes à court terme.»
Problèmes à court terme ? Doux euphémisme.
Apple n'a jamais été dans une situation aussi catastrophique.
L'entreprise mythique qui, il y a vingt ans, inventa la micro-informatique,
risque sérieusement de se faire sortir du marché.
A la mi-96, ses ventes ne représentaient plus que 5,5%
du secteur, soit 2,3 points de moins qu'un an auparavant. «Et
ça continue de baisser», constate Kimball Brown,
analyste chez Dataquest, un cabinet d'études spécialisé
dans l'informatique.
Les résultats financiers sont encore plus alarmants. L'exercice
1995-1996, clos le 30 septembre dernier, s'est soldé par
un chiffre d'affaires en chute de 11% à 51,5 milliards
de francs et par une perte record de 4,3 milliards. L'exercice
1996-1997 ne s'annonce guère meilleur. Entre octobre et
décembre 1996, l'entreprise a déjà perdu
un demi-milliard de francs.
La crise est si grave que même Steve Jobs, le fondateur
du groupe, parti en 1985, n'est pas sûr de pouvoir faire
grand-chose. Appelé à l'aide par Gil Amelio, le
P-DG, il a accepté de lui apporter un appui technique,
facturé au prix fort, mais s'est bien gardé de s'impliquer
dans la gestion quotidienne. Pour 2,1 milliards de francs, il
lui a revendu sa société, Next, dont les équipes
vont intégrer Apple et développer un nouveau système
d'exploitation (l'interface entre l'homme et la machine). Lui-même
se contentera d'occuper, à mi-temps, le poste de conseiller
du président. Sage décision de la part d'un homme
qui, voilà quelques mois, avait déclaré en
substance à un mensuel américain : «Apple
est foutu»
Le retour de celui qui passe pour un des meilleurs visionnaires
de l'informatique constitue, malgré tout, un joli coup
de pub pour une société qui avait sérieusement
besoin de redorer son blason. Il y a encore peu, la firme de Cupertino
était réputée dans le monde entier pour sa
créativité et la qualité de ses produits.
Aujourd'hui, elle a perdu son leadership technologique et se révèle
incapable de fabriquer du matériel de pointe. «Les
ordinateurs Apple ne possèdent plus aucun avantage sur
des PC équipés de Windows 95, le système
d'exploitation de Microsoft», tranche Brian Murphy, un des
responsables de Northern Telecom, une firme canadienne qui a décidé
de se débarrasser de 30 000 Macintosh.
Pour reprendre son avance technique, Apple a bien tenté,
pendant cinq ans, de mettre au point un nouveau système
d'exploitation, baptisé Copland. Un fiasco ! Les équipes
de recherche, pourtant dotées d'un budget annuel de 3 milliards
de francs, n'ont réussi qu'à écrire des bouts
de programmes. La première décision de Gil Amelio,
débauché de National Semiconductor en février
1996, fut d'arrêter ce gâchis. Autre urgence : il
a dû passer une provision de 400 millions de francs pour
couvrir les frais de réparation de milliers d'ordinateurs
défectueux mis sur le marché avant son arrivée.
Aujourd'hui encore, des clients renvoient en usine leur Power
Macintosh 5200, pour cause de microprocesseur défaillant,
ou leur portable PowerBook 190, dont l'écran leur est resté
entre les mains.
Pas étonnant, dans ces conditions, que les acheteurs boudent
les produits frappés de la petite pomme multicolore. Chez
Fry's, la chaîne de magasins fréquentée par
tous les mordus de la Silicon Valley, on ne se bouscule plus devant
les Macintosh. «Regardez, nous sommes dimanche, en fin après-midi.
C'est une heure d'affluence, mais il n'y a pas un chat au stand
Apple», soupire Nidal, vendeur au magasin de Palo Alto.
Ironie du sort, c'est tout à côté d'ici, en
1976, qu'a commencé l'épopée d'Apple. Dans
leur modeste garage, Steve Jobs, alors âgé de 21
ans, et son compère Steve Wozniak, 26 ans à l'époque,
ont inventé deux machines, l'Apple I et l'Apple II, qui
allaient bouleverser toute l'industrie informatique mondiale.
Il s'agissait des premiers ordinateurs destinés à
un grand public, même s'il fallait encore quelques solides
connaissances techniques pour les faire fonctionner. Nouveau coup
de génie huit ans plus tard, avec le Macintosh. Cette fois,
plus besoin d'être un mordu pour s'en servir. Quelques minutes
suffisaient pour apprendre à lancer un logiciel à
l'aide de la souris.
Pour commercialiser cette petite merveille, Steve Jobs débaucha
un as du marketing, John Sculley, vice-président de Pepsi.
Mais le lancement fut un échec retentissant qui, déjà,
faillit coûter la vie à l'entreprise. Sculley en
profita pour évincer Jobs de la direction d'Apple. Il hérita
d'une entreprise où le mot management était inconnu.
Il n'y avait ni budget prévisionnel ni inventaire. Pour
redresser la barre, John Sculley licencia 20% du personnel.
Dans la deuxième moitié des années 80, grâce
à l'explosion du marché et à son avance technologique,
la petite société californienne connut son heure
de gloire. Elle devint le numéro 2 mondial du secteur avec
10% des ventes, derrière le géant IBM, ce qui lui
valut une réputation d'entreprise impertinente et anticonformiste.
Ses clients, de véritables aficionados, acceptaient de
payer très cher le privilège d'acheter un Mac. Sur
certains modèles, la marge brute dépassait 50%.
Nouvelle alerte en 1993, lorsque tous les constructeurs de micro-informatique
se lancèrent dans une guerre des prix sans merci. Apple,
incapable de s'aligner, vit sa part de marché mondiale
tomber à 8%. Exit John Sculley. Au tour de Michael Spindler,
jusqu'alors directeur général, de prendre les commandes.
Dans un premier temps, le nouveau patron parvint à maintenir
les bénéfices, grâce à 2 500 suppressions
d'emplois. Puis, affolé en voyant sa part de marché
continuer sa dégringolade, il lança un plan de reconquête
visant à sortir le plus rapidement possible de nouveaux
produits à bas prix. Tout le contraire des habitudes maison.
Raté ! La qualité des Macintosh s'effondra, la part
de marché poursuivit sa descente aux enfers et le résultat
plongea dans le rouge.
Aujourd'hui, Gilbert Amelio est au pied du mur. Pour qu'Apple
demeure un acteur majeur de la micro-informatique, il doit mener
à bien deux réformes de fond : augmenter durablement
la productivité et, surtout, relancer les efforts de recherche.
Depuis l'invention du Mac, et à l'exception des ordinateurs
de poche Newton, lancés en 1993 autre échec
rien de vraiment nouveau n'est sorti des laboratoires de
Cupertino.
Le premier chantier a été confié à
Marco Landi, directeur général depuis mai dernier.
«Nous devons devenir moins cher que tous nos concurrents»,
martèle ce volubile Italien, qui a appris le «cost-killing»
(la chasse aux coûts) chez Texas Instruments. Sa méthode
est classique : dégraisser et réduire le nombre
de fournisseurs. Le plan d'incitation au départ proposé
aux salariés a marché au-delà de tout espoir.
3 500 personnes, soit 27% des effectifs, ont quitté l'entreprise
en douze mois.
Parmi elles, les 1 300 salariés de l'usine du Colorado,
vendue à un sous-traitant. Le sort des trois autres unités
dépendra de leurs performances. Message reçu par
James McCluney, le directeur industriel. «Je dois diminuer
mes coûts de 15% d'ici à septembre prochain»,
reconnaît-il. Heureusement, chez Apple, les gaspillages
se repèrent assez facilement Ainsi, pour réunir
les 700 composants dont il avait besoin, le groupe s'approvisionnait
auprès de 370 fournisseurs différents. James McCluney
n'en a gardé que 300, ceux qui ont accepté de baisser
leurs prix de 10%.
En interne, les ingénieurs ont été priés
de concevoir des produits moins onéreux à fabriquer.
«Vous voyez ce petit caoutchouc sous la poignée ?»,
montre Jonathan Ive, le responsable du design industriel, en saisissant
sa dernière invention, un ordinateur portable pour écolier.
«Il facilite la prise en main de l'appareil. J'ai dû
me battre pour l'imposer. Cela augmentait de 1 franc le prix de
revient de la machine.»
Ces économies commencent à porter leurs fruits.
En octobre dernier, Apple a baissé de 30% le prix de vente
de ses ordinateurs familiaux. Prouesse aussitôt réduite
à néant par une autre grosse faiblesse de l'entreprise
: son incapacité à établir des prévisions
de vente fiables. «Dans ce domaine, ce sont les plus mauvais»,
estime Patrick Bouali, responsable du département Apple
chez Surcouf, le grand magasin d'informatique parisien. «Vous
savez, dans cette industrie, faire des pronostics de vente, c'est
un peu comme lire l'avenir dans une boule de cristal», lâche
H.L. Cheung, responsable de la gamme Performa (ordinateurs pour
la famille et l'école). Avant d'avouer, gêné,
qu'il n'utilise aucun modèle scientifique pour élaborer
ses prévisions. Résultats : après Noël
1996, Apple s'est retrouvé avec un énorme stock
de Performa invendus. Gil Amelio a dû prendre de nouvelles
mesures d'économie, dont 900 nouvelles suppressions d'emplois.
Mais, pour le patron, le plus dur reste à faire : la préparation
d'un nouvel OS («Operating System» : système
d'exploitation), à partir des travaux de Steve Jobs. Si
Amelio échouait sur ce point, Apple serait définitivement
distancé par Microsoft et ne pourrait pas conserver, même
auprès de ses clients les plus fidèles, son image
de constructeur à part dans l'univers informatique. La
firme pourrait bien, alors, être rachetée, voire
disparaître. Après l'échec de Copland, l'OS
préparé en interne, Gil Amelio s'était mis
en quête, à l'extérieur, d'un programme tout
prêt. Le choix sembla d'abord se porter sur Be OS, un produit
mis au point par l'ancien numéro 2 d'Apple, Jean-Louis
Gassée. Les négociations achoppèrent sur
le prix. Gil Amelio signa finalement avec Steve Jobs, dont les
équipes avaient développé leur propre système
d'exploitation, NextStep. Celui-ci rend beaucoup plus facile l'utilisation
de programmes multimédias (CD-Rom, Internet) sur un ordinateur.
Un argument de poids, car ce sont ces applications qui tirent
actuellement les ventes des ordinateurs.
Ce choix n'a pas fait l'unanimité, à l'intérieur
comme à l'extérieur du groupe. «C'est un logiciel
puissant et très simple à manier ; exactement ce
qu'il faut pour Apple», s'enthousiasme Ann Wrixon, directrice
générale de BMUG, une association qui rassemble
12 000 fans de «la Pomme». «Il y a encore trop
d'inconnues, notamment la date de sortie des nouvelles machines,
pour dire si NextStep était le bon choix», tempère
Todd Bakar, analyste financier chez Hambrecht & Quist, une
banque d'affaires de San Francisco spécialisée dans
la high-tech. Une course de fond est engagée pour la mise
au point de la version définitive de ce produit, baptisée
Rhapsody. Tout retard laisserait le champ libre à Microsoft,
dont les logiciels multimédias vont profiter prochainement
d'un surcroît de puissance. Intel, le fabricant de microprocesseurs
qui équipe la plupart des PC, vient en effet d'annoncer
la sortie d'une nouvelle puce, le Pentium MMX.
Début janvier, à MacWorld, le salon qu'Apple organise
tous les ans à San Francisco, Gil Amelio s'est voulu rassurant.
Il a affirmé que Rhapsody serait disponible début
1998 et que les anciens logiciels pour Mac pourraient «tourner»
dessus. Et il a révélé que le groupe avait
pris un ticket dans une start-up californienne, Exponential, qui
met au point un microprocesseur révolutionnaire, deux à
trois fois plus rapide que celui d'Intel.
Paradoxalement, seul Microsoft, pour l'instant, a apporté
un soutien énergique à la stratégie d'Apple.
Ses responsables ont promis de continuer à développer
des logiciels pour le Mac. «Mettez-vous à leur place,
analyse un expert, si Apple disparaissait, ils se retrouveraient
en situation de monopole. Ce qui, aux Etats-Unis, leur vaudrait
procès sur procès.» Donner un petit coup de
pouce à leur malheureux concurrent leur coûtera bien
moins cher
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
Des P-DG virés à coups de millions
de dollars
Apple a beau perdre de l'argent, ses P-DG successifs en gagnent
beaucoup Au total, sur les quinze derniers mois, la firme a accumulé
plus de 4,8 milliards de francs de pertes nettes. Mais son président
actuel, Gil Amelio, parce qu'il a réussi, grâce à
une reprise sur provision, à dégager un bénéfice
de 131 millions de francs entre juillet et septembre dernier,
va empocher une prime de 12 millions de francs. C'est l'un des
nombreux avantages qu'Amelio a négociés lors de
son embauche, en février 1996. Une pratique courante aux
Etats-Unis, mais dans des entreprises bénéficiaires
! Le salaire annuel de base du P-DG n'est «que» de
5,2 millions de francs. Mais, le jour de son entrée dans
l'entreprise, il a reçu, comme cadeau de bienvenue, un
chèque de 1 million de francs, plus un prêt de 26
millions. Son indemnité, en cas de licenciement à
la suite d'un changement d'actionnaires, pourrait atteindre 50
millions de francs.
Son prédécesseur, Michael Spindler, avait quitté
l'entreprise avec «seulement» 19 millions de francs.
Quant à John Sculley, P-DG de 1984 à 1993, il avait
empoché, en partant, 23 millions, plus un petit bonus :
la compagnie lui avait racheté sa propriété
californienne, estimée à 50 millions de francs.
Les malheurs d'Apple France
Lan dernier, les ventes de micro-ordinateurs domestiques ont augmenté
de 25% en France. Mais la filiale française d'Apple n'a
pas profité de ce boom. «Sur le marché grand
public, nos ventes ont stagné en 1996», reconnaît
Georges Bongi, directeur général d'Apple France.
La filiale reste numéro 1 pour les ordinateurs familiaux,
mais elle rencontre de moins en moins de succès auprès
des entreprises. Dans ce secteur, sa part de marché n'est
plus que de 4%. Plusieurs grands groupes, comme les AGF, ont même
annoncé leur décision de remplacer tous leurs Macintosh
par des compatibles IBM PC. «La politique d'Apple à
l'égard des entreprises n'était pas performante,
explique le responsable d'un centre de recherche qui utilisait
270 Macs. Il m'est arrivé de ne
pas voir leur représentant pendant douze mois.»
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