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Comme les Américains, nous devons miser à fond sur le high-tech, lance le P-DG de Bull. Avant qu'il ne soit trop tard.
Capital : Le retard de l'Europe, et notamment de la France,
dans les nouvelles technologies est-il aussi grave qu'on le dit
?
Jean-Marie Descarpentries : Malheureusement, oui. Et on ne le
dit pas assez. Les chiffres sont alarmants. Les Etats-Unis consacrent
actuellement 3,1% de leur PIB à des investissements dans
l'informatique, l'Europe 1,8% seulement. Quant à la France,
elle arrive, à égalité avec l'Allemagne,
derrière la Suède, la Grande-Bretagne, la Norvège,
la Hollande, la Suisse L'écart avec l'Amérique,
qui s'était réduit avant 1990, ne cesse de se creuser
depuis. Si nous ne nous réveillons pas très vite,
nous risquons de rater la révolution en cours, celle de
l'«information et du savoir», née du rapprochement
entre l'informatique et les télécommunications,
qui se matérialise, entre autres, par Internet ou Intranet.
Capital : Comment avons-nous pu nous laisser distancer à
ce point ?
Jean-Marie Descarpentries : Plusieurs phénomènes
ont joué. Je ne crois pas que la formation des dirigeants
soit en cause : les patrons de ma génération ne
sont ni plus ni moins doués pour les nouvelles technologies
en Europe qu'aux Etats-Unis. En revanche, nous avons tendance,
ici, à considérer l'informatique comme un coût
qu'on doit réduire quand il faut faire des économies
(avant d'arriver chez Bull, j'ai moi-même longtemps raisonné
ainsi). Alors que les Américains, eux, y voient un outil
essentiel pour améliorer leur compétitivité,
fidéliser leurs clients et en conquérir de nouveaux.
Capital : Un autre facteur est la faiblesse de notre industrie
informatique
Jean-Marie Descarpentries : Oui, et la principale cause de notre
retard est là. En Europe, hormis Bull et Siemens Nixdorf,
il ne reste plus de grand constructeur informatique. Or, pour
développer la demande, il faut une offre locale puissante.
Les importations et les groupes étrangers implantés
chez nous ne suffisent pas. Les industriels européens ne
détiennent plus aujourd'hui que 14% du marché mondial,
et les américains près des deux tiers !
Capital : La politique industrielle menée en France
par les pouvoirs publics pendant trente ans n'a donc servi à
rien ?
Jean-Marie Descarpentries : Nos hommes politiques n'ont pas suffisamment
considéré le high-tech comme stratégique.
En Europe, il n'y a pas assez de grands programmes de recherche
financés par des fonds publics, comme aux Etats-Unis à
travers le militaire. Pas assez d'aides aux universités,
aux PME et aux créateurs d'entreprise dans ce domaine.
Capital : Les mentalités ne sont-elles pas aussi en
cause ? En France, beaucoup de gens pensent que les nouvelles
technologies détruisent les emplois.
Jean-Marie Descarpentries : A tort Certes, dans un premier temps,
toutes les grandes mutations ont un effet négatif sur l'emploi.
Au siècle dernier, la première révolution
industrielle a d'abord été un drame pour les paysans.
Mais, rapidement, le bilan est toujours positif. A condition qu'on
ait sur place une industrie de pointe assez forte pour créer
des emplois de remplacement.
Capital : Comme aux Etats-Unis
Jean-Marie Descarpentries : Les chiffres parlent d'eux-mêmes
: rien que l'an passé, 250 000 emplois liés aux
nouvelles technologies y ont vu le jour.
Capital : Comment expliquez-vous ce dynamisme ?
Jean-Marie Descarpentries : A la fin des années 80, un
livre intitulé «Made in America», écrit
par des universitaires de Boston, a produit un électrochoc
chez les chefs d'entreprise et les hommes politiques américains.
Ils ont subitement pris conscience que des pans entiers de leur
industrie risquaient de disparaître au profit des Japonais.
Et ils ont compris que ceux-ci n'avaient rien inventé :
ils s'étaient contentés de copier les méthodes
des Occidentaux et de les améliorer avec ténacité.
Il y a eu alors un sursaut, qui s'est traduit notamment par des
investissements massifs dans les hautes technologies.
Capital : Quelle leçon peut-on en tirer pour l'Europe
?
Jean-Marie Descarpentries : L'exemple américain prouve
que rien n'est perdu d'avance. Tout est une question de volonté,
y compris de volonté politique. Sans une prise de conscience
collective, je crains fort que l'on aille dans le mur. Mais je
reste optimiste. Je suis persuadé que nos entreprises ont
toutes les ressources et les compétences nécessaires
pour remonter la pente. Voyez ce que nous avons fait avec Bull.
En 1993, ce groupe était moribond : il perdait 5 milliards
de francs par an, son chiffre d'affaires reculait. Nous avons
pourtant dégagé l'an passé 376 millions de
bénéfices nets et réussi notre privatisation.
Il nous reste à retrouver le chemin de la croissance :
pour Bull, le sous-équipement des entreprises européennes
en informatique représente un énorme marché
potentiel !
Voyez aussi le «miracle» de SGS Thomson, dans les
semi-conducteurs. Ce groupe franco-italien était dans une
situation périlleuse. Eh bien, en trois ans, il a rattrapé
un retard technologique que tout le monde croyait insurmontable.
Capital : Croyez-vous que l'on puisse reconstruire une industrie
informatique européenne ?
Jean-Marie Descarpentries : Voilà un projet exaltant. Je
le répète, c'est une question de volonté
: ce que SGS Thomson a réussi, les industriels de l'informatique
peuvent le réussir aussi.
Propos recueillis par Jean-Joël Gurviez et Jacques Henno
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