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La France est-elle en retard d'une révolution industrielle ? (janvier 1998)

Nos élites commencent enfin à découvrir qu'Internet, premier gisement d'emplois aux Etats-Unis, est aussi stratégique aujourd'hui que le fut la machine à vapeur au XIXe siècle. Mieux vaut tard que jamais.

Cet homme d'affaires de San Francisco n'en est toujours pas revenu. Lors d'un récent dîner parisien, réunissant fabricants d'ordinateurs américains et hauts fonctionnaires français, son voisin ­ un énarque ­ finit par lui glisser : «Allez, avouez-le : Internet, ce n'est qu'une mode, non ?» Une mode, le Web ? Il n'y a plus guère que les Français pour le croire. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, mais aussi en Corée du Sud ou à Singapour, entreprises, écoles et familles s'enthousiasment pour ce nouvel outil de communication et s'équipent massivement en micro-ordinateurs pour dialoguer avec leurs clients, fournisseurs, élèves ou amis, situés au coin de la rue ou à l'autre bout du monde. Rien de tel en France. Aux Etats-Unis, 40% des foyers possèdent un ou plusieurs PC ; chez nous, 15% à peine en sont équipés. L'Hexagone compte moins de 500 000 ménages ou entrepri-ses abonnés à Internet, contre 1,8 million en Angleterre, 2 millions en Allemagne et près de 15 millions outre-Atlantique. Pire : seulement 5,5% des écoles françaises sont reliées à Internet, alors que cette proportion atteint 95% en Finlande ou en Norvège !
Certes, le désintérêt des Français pour l'informatique ne date pas d'hier. Déjà, en 1966, le plan Calcul du général de Gaulle tentait d'y remédier. Mais les milliards engloutis dans la création de la CII (Compagnie internationale pour l'informatique), puis dans Bull, son lointain successeur, n'ont rien changé. Aujourd'hui encore, experts et hommes politiques tirent la sonnette d'alarme. En deux ans, pas moins de dix rapports ont été pondus sur les «NTI», les nouvelles technologies de l'information : «Les réseaux de la société de l'information», du Commissariat général du Plan, en septembre 1996 ; «L'Internet, un vrai défi pour la France», du député Patrice Martin-Lalande, en avril 1997 ; «L'entrée dans la société de l'information», des sénateurs Joyandet, Hérisson et Türk, en septembre 1997 A chaque fois, la conclusion est la même : la France est en train de rater la troisième révolution industrielle.
Car, à sa manière, l'impact des NTI sur l'économie, voire sur la société tout entière, est aussi décisif que celui, jadis, de la machine à vapeur ou de l'électricité. «Le Web représente en effet beaucoup plus qu'une nouvelle technologie, c'est un changement de civilisation», confirme Jean-Michel Billaut, responsable de L'Atelier, la cellule multimédia de la Compagnie bancaire, et un des meilleurs spécialistes français de la question. «Regardez ce qui va se passer dans la distribution, poursuit-il. Tous les intermédiaires traditionnels sont menacés.» Et de citer l'exemple d'Amazon. com, une société de Seattle, spécialisée dans la vente de livres par correspondance. Son site Internet propose un catalogue de 2,5 millions d'ouvrages, livrables en quelques jours dans le monde entier.
Cette entreprise, qui pèse 1,8 milliard de dollars en Bourse, n'emploie que 151 salariés. Pas de stock ni de réseau de distribution. Les livres sont entreposés chez les éditeurs et livrés par messagerie rapide. Le savoir-faire d'Amazon. com ? Gérer sa base de données clients, soit 1 million de personnes, dont elle a enregistré les coordonnées et les préférences littéraires, et qu'elle s'emploie à fidéliser : au cours des trois derniers mois, ces habitués ont assuré 55% de ses ventes.
«La priorité des entreprises, ce n'est plus la production mais la recherche, puis l'enrichissement de l'information et son exploitation», résume Eric Benhamou, un Français qui travaille depuis vingt-deux ans en Californie et qui dirige 3Com, un des leaders mondiaux des équipements de réseaux. «En l'an 2005, 40% des emplois dans les pays développés seront liés à l'immatériel, c'est-à-dire à l'information ou au savoir», ajoute Jean-Marie Descarpentries, qui fut P-DG de Bull jusqu'en septembre dernier.
Négliger Internet, c'est donc prendre le risque de passer à côté d'un formidable gisement d'emplois. Aux Etats-Unis, les nouvelles technologies, appliquées dans les services comme dans l'industrie, sont le principal moteur de l'activité (lire aussi page 76). Depuis 1992, ce secteur a créé, chaque année, plus de 300 000 jobs. «Cela représente, au bas mot, 1 point de croissance par an, calcule Patrick Artus, directeur des études économiques à la Caisse des dépôts. La différence entre le dynamisme de l'économie américaine et le marasme français vient en grande partie de là.»
A l'origine de ce retard, il y a d'abord le manque de culture informatique de nos élites, économiques et administratives. Car, pour qu'une nouvelle technologie soit adoptée par toute une population, il faut ­ surtout en France ­ que l'exemple vienne d'en haut, comme cela a été le cas, par exemple, pour le fax et les téléphones mobiles.
Malheureusement, trop de nos chefs d'entreprise ne voient dans le multimédia qu'un gadget parmi d'autres, alors que leurs homologues étrangers y ont découvert un formidable outil de productivité. Dans les firmes de New York ou d'Helsinki, le e-mail et les logiciels de travail en groupe ont révolutionné les relations entre salariés, clients et fournisseurs.
Exemple concret : avant d'ouvrir son serveur Internet, Federal Express, un des leaders mondiaux de la messagerie rapide, entretenait une armée d'opératrices pour répondre à ses clients, inquiets de savoir où se trouvaient leurs colis ; aujourd'hui, ceux-ci n'ont plus qu'à se brancher sur le site htpp ://www. fedex. com. Ils saisissent la référence qui figure sur leur bon d'enlèvement, et l'ordinateur leur indique immédiatement si leur paquet est dans l'avion pour New York ou vient de passer la douane à Kennedy Airport. Avantages pour Federal Express : plusieurs millions de francs économisés par an et une qualité de service exceptionnelle. Pendant ce temps, Chronopost, son concurrent français, en est encore à se demander ce qu'il va mettre sur son site Internet
Comme ce transporteur, les entreprises françaises ont pris l'habitude de limiter au maximum leurs achats de matériel informatique. Elles n'y consacrent que 15% de leurs investissements, alors que cette part est de 39% chez leurs concurrents américains. «Or, en misant à fond sur ces équipements, les patrons anglais, américains et suédois ont enclenché un cercle vertueux, explique Jean-Marie Descarpentries. Ils ont amélioré leur productivité, ce qui leur a permis d'acheter encore plus d'ordinateurs, d'où de nouveaux gains de productivité et ainsi de suite»
A l'inverse, les firmes françaises sont enfermées dans un cercle vicieux : en comprimant leurs achats informatiques, elles ont réduit leur productivité, ce qui les a obligées à diminuer encore plus leurs dépenses, à tailler dans leurs effectifs, etc.
La situation est pire dans le secteur public. Manque de formation de l'encadrement (à l'ENA, le premier cours sur les nouvelles technologies de l'information date du 6 novembre dernier !), opposition des syndicats, coupes budgétaires l'administration accumule handicaps et retards. Elle semble toujours ignorer, par exemple, l'existence des moyens de paiement électronique. A 24 mois de l'an 2000, il n'est toujours pas possible, dans les préfectures françaises, de régler sa carte grise par carte de crédit. «Pas étonnant. Depuis bientôt dix ans, l'Etat restreint ses achats informatiques : ­ 7% chaque année, en moyenne et en valeur réelle», a calculé Alex-Serge Vieux, un consultant français installé à San Francisco qui pilote le comité «nouvelles technologies» du ministre de l'Economie, Dominique Strauss-Kahn (cet aréopage regroupe une dizaine de patrons, dont Bernard Maniglier, le P-DG de Compaq France, et Bernard Vergnes, le patron de Microsoft Europe).
Pourtant, là encore, les nouvelles technologies seraient bien utiles : grâce à Internet, les citoyens pourraient disposer de tous les textes du «Journal officiel», correspondre avec les services en charge de leur dossier, tandis que les entreprises, comme c'est déjà le cas aux Etats-Unis, téléchargeraient leurs principales déclarations fiscales Un rêve qui n'est pas près de se réaliser.
«Difficile de faire bouger les mentalités, soupire Jean-Paul Baquiast, lui-même contrôleur d'Etat et fondateur d'Admiroutes, une association qui milite pour l'introduction des nouvelles technologies dans l'administration. Communiquer, c'est remettre en cause trois siècles de colbertisme.»
Promise par le gouvernement Jospin, l'introduction des nouvelles technologies dans l'Education nationale servira de test grandeur nature : 1,4 million de fonctionnaires, dont 900 000 enseignants, vont devoir se mettre au multimédia (lire l'encadré ci-dessus). Leur réaction sera déterminante pour la diffusion d'Internet auprès des autres Français. Car le sous-équipement informatique de nos établissements scolaires est à l'origine de celui des foyers, troisième cause de notre retard. L'exemple des pays étrangers montre que 60% des familles n'achètent un micro-ordinateur que si leurs enfants ont pris l'habitude d'utiliser cet outil à l'école. Chez eux, ils veulent continuer à surfer sur le Web pour préparer devoirs et exposés ou correspondre avec leurs copains. On comprend qu'aux Etats-Unis, où 65% des écoles sont reliées à Internet, la proportion des ménages équipés soit presque trois fois plus élevée qu'en France.
Il est vrai que le succès du Minitel (4,3 millions de foyers en sont munis) n'arrange rien. «Cela nous fait une concurrence énorme», se plaint Christophe Sapet, le président de l'AFA, l'association qui regroupe les principaux fournisseurs français d'accès à Internet (Compuserve, AOL, Wanadoo, Infonie). Mis gratuitement à la disposition des abonnés au téléphone, très simple d'utilisation, le Minitel permet déjà de consulter des bases de données en ligne ou de commander ses billets de train. Dès lors, la plupart des familles se demandent ce que le Web pourrait bien leur apporter
De plus, pendant encore des années, le Minitel continuera de rapporter des milliards de francs aux entreprises qui exploitent des serveurs télématiques ou à leurs prestataires : France Télécom prévoit ainsi que ses revenus tirés du Minitel (3,2 milliards de francs en 1996) resteront supérieurs à ceux d'Internet jusqu'en 2003. Cette manne n'incite pas les firmes françaises à développer leur offre de services sur Internet, ce qui ne pousse pas les particuliers à s'y abonner, etc. Encore un cercle vicieux dont il sera difficile de s'extraire.
Faut-il, une fois de plus, compter sur l'intervention de l'Etat ? Alors que les gouvernements Balladur et Juppé s'en désintéressaient, quelques conseillers de Lionel Jospin considèrent les NTI comme stratégiques. Leur diagnostic sur le retard français ? La situation n'est pas irréversible. On a déjà vu notre pays rater le début d'une révolution industrielle et revenir ensuite dans la course (lire ci-contre). Ainsi, en 1972, le pourcentage de foyers français raccordés au téléphone était inférieur à celui des familles américaines en 1939. Dix ans seulement ont suffi à la France pour se mettre à niveau, grâce à une vigoureuse politique industrielle. «Dans le cas d'Internet, nous devrons nous contenter d'encourager la création d'entreprises high-tech, de favoriser le développement du commerce électronique et de montrer l'exemple», affirme Jean-Noël Tronc, 29 ans, conseiller du Premier ministre pour les nouvelles technologies de l'information.
Après les mesures Allègre (pour l'informatisation des écoles) et Strauss-Kahn (pour les entreprises innovantes), annoncées mi-novembre, Lionel Jospin devrait s'attaquer mi-janvier à la modernisation des administrations. Au programme : travail en réseau des fonctionnaires, multiplication des sites Web pour informer les citoyens, téléchargement de formulaires. En juin 1998, par exemple, les 100 déclarations fiscales ou douanières les plus utilisées par les entreprises et les particuliers devraient être accessibles sur Internet
Ce plan d'ensemble, même s'il ne s'agit pour l'instant que d'intentions, a, semble-t-il, produit un effet psychologique favorable. En tout cas, les professionnels constatent tous un réveil du marché. «Depuis quelques mois, les prix des abonnements Internet, des micro-ordinateurs et des modems ont beaucoup baissé en France et les ventes montent en flèche», se réjouit Christophe Sapet, le président de l'AFA. Effectivement, cet automne, plus de 50 000 micro-ordinateurs ­ à 5 000 francs ­ se sont vendus dans les grandes surfaces, et plus de 100 000 nouveaux abonnements au World Wide Web ont été souscrits. Par ailleurs, les investissements informatiques des entreprises ont augmenté de 9% en 1997.
Mieux : les hauts fonctionnaires vont devoir se convertir aux nouvelles technologies de l'information. Les élèves arrivés en septembre à l'ENA ont reçu un ordinateur portable «de fonction». Si même nos énarques commencent à s'y mettre, tous les espoirs sont permis
Jacques Henno

Dans trois ans, toutes nos écoles seront branchées sur Internet

La ville de East Palo Alto, au sud de San Francisco, détient le plus fort taux de criminalité des Etats-Unis. Pourtant, même ici, la révolution Internet est en marche. Ainsi, en ce vendredi matin, dix-huit petits Noirs et Hispaniques, âgés de 5 à 6 ans, sagement installés dans la salle d'informatique de Costaño, une des deux écoles élémentaires de la cité, apprennent à manier la souris d'un PC. «La prochaine fois, je leur ferai découvrir Internet et le e-mail, promet Mike Ross, leur professeur. A propos, connaissez-vous une école française, avec laquelle nous pourrions communiquer ?» «Euh, "sorry", non, pas pour l'instant» Le plan annoncé le 17 novembre dernier par Claude Allègre, le ministre de l'Education, vise à équiper tous nos établissements primaires et secondaires d'ici à 2001 : pour cela, l'Etat et les collectivités locales vont investir 15 milliards de francs pour que les bambins de maternelle puissent apprendre à dessiner sur ordinateur ou pour que les étudiants de terminale disposent d'une boîte aux lettres électronique. «Mais le pari n'est pas gagné», a prévenu le ministre. L'effort à fournir est en effet considérable. D'après la Commission européenne, alors qu'aux Etats-Unis ou en Norvège plus de 65% des classes disposent déjà d'un accès au Web, seulement 5,5% des établissements français y sont reliés. Le plan Allègre comporte trois volets. D'abord, sur le plan technique, le matériel ne sera pas acheté mais loué. Objectif : éviter l'erreur com-mise en 1985 avec le plan Informatique pour tous de Laurent Fabius. A l'époque, les micro-ordinateurs, acquis auprès de Thomson, étaient rapidement devenus obsolètes et inutilisables. Ensuite, pour la formation des enseignants, il est prévu, en plus des cours formels, de les inciter à employer le Web dans leur vie de tous les jours : à terme, la correspondance entre le ministère et ses profs se fera principalement via Internet. Enfin, le ministre a promis que tout serait fait pour développer l'industrie française des logiciels éducatifs. Les enseignants qui le souhaitent pourront bénéficier de congés sabbatiques et de capitaux pour créer leur propre entreprise de software.

La France fâchée avec la technique ?
Sur les huit avancées
technologiques qui ont marqué l'économie depuis le XVIIIe siècle, seules trois ont connu tout de suite une application industrielle dans notre pays : l'électricité, l'automobile et l'aviation», rappelle l'historien Jacques Marseille. Les cinq autres ont été adoptées avec plusieurs dizaines d'années de retard.
Une situation qui se reproduit aujourd'hui avec Internet.
· La machine à vapeur. A la fin du XVIIIe siècle, les Anglais sont les premiers à utiliser des machines à piston dans leurs usines.
· Le chemin de fer. Une autre révolution britannique, puisque la première locomotive à vapeur apparaît dans une mine du Yorkshire en 1758. Le transport de voyageurs débute en 1804 au pays de Galles.
· Le téléphone. Un Français, Charles Bourseul, en découvre le principe en 1854, mais c'est un Américain, Graham Bell, qui dépose les brevets industriels en 1876.
· La chimie de synthèse. A la fin du XIXe siècle, grâce à cette invention allemande, l'industrie chimique et pharmaceutique se développe dans toute l'Europe.
· L'informatique L'Eniac, le premier calculateur électronique, est mis au point en 1946 aux Etats-Unis. Depuis, ce pays n'a jamais cessé de dominer l'industrie informatique mondiale.


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