| Retour à la liste des articles |
Nos élites commencent enfin à découvrir qu'Internet, premier gisement d'emplois aux Etats-Unis, est aussi stratégique aujourd'hui que le fut la machine à vapeur au XIXe siècle. Mieux vaut tard que jamais.
Cet homme d'affaires de San Francisco n'en
est toujours pas revenu. Lors d'un récent dîner parisien,
réunissant fabricants d'ordinateurs américains et
hauts fonctionnaires français, son voisin un énarque
finit par lui glisser : «Allez, avouez-le : Internet,
ce n'est qu'une mode, non ?» Une mode, le Web ? Il n'y a
plus guère que les Français pour le croire. Aux
Etats-Unis et en Grande-Bretagne, mais aussi en Corée du
Sud ou à Singapour, entreprises, écoles et familles
s'enthousiasment pour ce nouvel outil de communication et s'équipent
massivement en micro-ordinateurs pour dialoguer avec leurs clients,
fournisseurs, élèves ou amis, situés au coin
de la rue ou à l'autre bout du monde. Rien de tel en France.
Aux Etats-Unis, 40% des foyers possèdent un ou plusieurs
PC ; chez nous, 15% à peine en sont équipés.
L'Hexagone compte moins de 500 000 ménages ou entrepri-ses
abonnés à Internet, contre 1,8 million en Angleterre,
2 millions en Allemagne et près de 15 millions outre-Atlantique.
Pire : seulement 5,5% des écoles françaises sont
reliées à Internet, alors que cette proportion atteint
95% en Finlande ou en Norvège !
Certes, le désintérêt des Français
pour l'informatique ne date pas d'hier. Déjà, en
1966, le plan Calcul du général de Gaulle tentait
d'y remédier. Mais les milliards engloutis dans la création
de la CII (Compagnie internationale pour l'informatique), puis
dans Bull, son lointain successeur, n'ont rien changé.
Aujourd'hui encore, experts et hommes politiques tirent la sonnette
d'alarme. En deux ans, pas moins de dix rapports ont été
pondus sur les «NTI», les nouvelles technologies de
l'information : «Les réseaux de la société
de l'information», du Commissariat général
du Plan, en septembre 1996 ; «L'Internet, un vrai défi
pour la France», du député Patrice Martin-Lalande,
en avril 1997 ; «L'entrée dans la société
de l'information», des sénateurs Joyandet, Hérisson
et Türk, en septembre 1997 A chaque fois, la conclusion est
la même : la France est en train de rater la troisième
révolution industrielle.
Car, à sa manière, l'impact des NTI sur l'économie,
voire sur la société tout entière, est aussi
décisif que celui, jadis, de la machine à vapeur
ou de l'électricité. «Le Web représente
en effet beaucoup plus qu'une nouvelle technologie, c'est un changement
de civilisation», confirme Jean-Michel Billaut, responsable
de L'Atelier, la cellule multimédia de la Compagnie bancaire,
et un des meilleurs spécialistes français de la
question. «Regardez ce qui va se passer dans la distribution,
poursuit-il. Tous les intermédiaires traditionnels sont
menacés.» Et de citer l'exemple d'Amazon. com, une
société de Seattle, spécialisée dans
la vente de livres par correspondance. Son site Internet propose
un catalogue de 2,5 millions d'ouvrages, livrables en quelques
jours dans le monde entier.
Cette entreprise, qui pèse 1,8 milliard de dollars en Bourse,
n'emploie que 151 salariés. Pas de stock ni de réseau
de distribution. Les livres sont entreposés chez les éditeurs
et livrés par messagerie rapide. Le savoir-faire d'Amazon.
com ? Gérer sa base de données clients, soit 1 million
de personnes, dont elle a enregistré les coordonnées
et les préférences littéraires, et qu'elle
s'emploie à fidéliser : au cours des trois derniers
mois, ces habitués ont assuré 55% de ses ventes.
«La priorité des entreprises, ce n'est plus la production
mais la recherche, puis l'enrichissement de l'information et son
exploitation», résume Eric Benhamou, un Français
qui travaille depuis vingt-deux ans en Californie et qui dirige
3Com, un des leaders mondiaux des équipements de réseaux.
«En l'an 2005, 40% des emplois dans les pays développés
seront liés à l'immatériel, c'est-à-dire
à l'information ou au savoir», ajoute Jean-Marie
Descarpentries, qui fut P-DG de Bull jusqu'en septembre dernier.
Négliger Internet, c'est donc prendre le risque de passer
à côté d'un formidable gisement d'emplois.
Aux Etats-Unis, les nouvelles technologies, appliquées
dans les services comme dans l'industrie, sont le principal moteur
de l'activité (lire aussi page 76). Depuis 1992, ce secteur
a créé, chaque année, plus de 300 000 jobs.
«Cela représente, au bas mot, 1 point de croissance
par an, calcule Patrick Artus, directeur des études économiques
à la Caisse des dépôts. La différence
entre le dynamisme de l'économie américaine et le
marasme français vient en grande partie de là.»
A l'origine de ce retard, il y a d'abord le manque de culture
informatique de nos élites, économiques et administratives.
Car, pour qu'une nouvelle technologie soit adoptée par
toute une population, il faut surtout en France que
l'exemple vienne d'en haut, comme cela a été le
cas, par exemple, pour le fax et les téléphones
mobiles.
Malheureusement, trop de nos chefs d'entreprise ne voient dans
le multimédia qu'un gadget parmi d'autres, alors que leurs
homologues étrangers y ont découvert un formidable
outil de productivité. Dans les firmes de New York ou d'Helsinki,
le e-mail et les logiciels de travail en groupe ont révolutionné
les relations entre salariés, clients et fournisseurs.
Exemple concret : avant d'ouvrir son serveur Internet, Federal
Express, un des leaders mondiaux de la messagerie rapide, entretenait
une armée d'opératrices pour répondre à
ses clients, inquiets de savoir où se trouvaient leurs
colis ; aujourd'hui, ceux-ci n'ont plus qu'à se brancher
sur le site htpp ://www. fedex. com. Ils saisissent la référence
qui figure sur leur bon d'enlèvement, et l'ordinateur leur
indique immédiatement si leur paquet est dans l'avion pour
New York ou vient de passer la douane à Kennedy Airport.
Avantages pour Federal Express : plusieurs millions de francs
économisés par an et une qualité de service
exceptionnelle. Pendant ce temps, Chronopost, son concurrent français,
en est encore à se demander ce qu'il va mettre sur son
site Internet
Comme ce transporteur, les entreprises françaises ont pris
l'habitude de limiter au maximum leurs achats de matériel
informatique. Elles n'y consacrent que 15% de leurs investissements,
alors que cette part est de 39% chez leurs concurrents américains.
«Or, en misant à fond sur ces équipements,
les patrons anglais, américains et suédois ont enclenché
un cercle vertueux, explique Jean-Marie Descarpentries. Ils ont
amélioré leur productivité, ce qui leur a
permis d'acheter encore plus d'ordinateurs, d'où de nouveaux
gains de productivité et ainsi de suite»
A l'inverse, les firmes françaises sont enfermées
dans un cercle vicieux : en comprimant leurs achats informatiques,
elles ont réduit leur productivité, ce qui les a
obligées à diminuer encore plus leurs dépenses,
à tailler dans leurs effectifs, etc.
La situation est pire dans le secteur public. Manque de formation
de l'encadrement (à l'ENA, le premier cours sur les nouvelles
technologies de l'information date du 6 novembre dernier !), opposition
des syndicats, coupes budgétaires l'administration accumule
handicaps et retards. Elle semble toujours ignorer, par exemple,
l'existence des moyens de paiement électronique. A 24 mois
de l'an 2000, il n'est toujours pas possible, dans les préfectures
françaises, de régler sa carte grise par carte de
crédit. «Pas étonnant. Depuis bientôt
dix ans, l'Etat restreint ses achats informatiques : 7%
chaque année, en moyenne et en valeur réelle»,
a calculé Alex-Serge Vieux, un consultant français
installé à San Francisco qui pilote le comité
«nouvelles technologies» du ministre de l'Economie,
Dominique Strauss-Kahn (cet aréopage regroupe une dizaine
de patrons, dont Bernard Maniglier, le P-DG de Compaq France,
et Bernard Vergnes, le patron de Microsoft Europe).
Pourtant, là encore, les nouvelles technologies seraient
bien utiles : grâce à Internet, les citoyens pourraient
disposer de tous les textes du «Journal officiel»,
correspondre avec les services en charge de leur dossier, tandis
que les entreprises, comme c'est déjà le cas aux
Etats-Unis, téléchargeraient leurs principales déclarations
fiscales Un rêve qui n'est pas près de se réaliser.
«Difficile de faire bouger les mentalités, soupire
Jean-Paul Baquiast, lui-même contrôleur d'Etat et
fondateur d'Admiroutes, une association qui milite pour l'introduction
des nouvelles technologies dans l'administration. Communiquer,
c'est remettre en cause trois siècles de colbertisme.»
Promise par le gouvernement Jospin, l'introduction des nouvelles
technologies dans l'Education nationale servira de test grandeur
nature : 1,4 million de fonctionnaires, dont 900 000 enseignants,
vont devoir se mettre au multimédia (lire l'encadré
ci-dessus). Leur réaction sera déterminante pour
la diffusion d'Internet auprès des autres Français.
Car le sous-équipement informatique de nos établissements
scolaires est à l'origine de celui des foyers, troisième
cause de notre retard. L'exemple des pays étrangers montre
que 60% des familles n'achètent un micro-ordinateur que
si leurs enfants ont pris l'habitude d'utiliser cet outil à
l'école. Chez eux, ils veulent continuer à surfer
sur le Web pour préparer devoirs et exposés ou correspondre
avec leurs copains. On comprend qu'aux Etats-Unis, où 65%
des écoles sont reliées à Internet, la proportion
des ménages équipés soit presque trois fois
plus élevée qu'en France.
Il est vrai que le succès du Minitel (4,3 millions de foyers
en sont munis) n'arrange rien. «Cela nous fait une concurrence
énorme», se plaint Christophe Sapet, le président
de l'AFA, l'association qui regroupe les principaux fournisseurs
français d'accès à Internet (Compuserve,
AOL, Wanadoo, Infonie). Mis gratuitement à la disposition
des abonnés au téléphone, très simple
d'utilisation, le Minitel permet déjà de consulter
des bases de données en ligne ou de commander ses billets
de train. Dès lors, la plupart des familles se demandent
ce que le Web pourrait bien leur apporter
De plus, pendant encore des années, le Minitel continuera
de rapporter des milliards de francs aux entreprises qui exploitent
des serveurs télématiques ou à leurs prestataires
: France Télécom prévoit ainsi que ses revenus
tirés du Minitel (3,2 milliards de francs en 1996) resteront
supérieurs à ceux d'Internet jusqu'en 2003. Cette
manne n'incite pas les firmes françaises à développer
leur offre de services sur Internet, ce qui ne pousse pas les
particuliers à s'y abonner, etc. Encore un cercle vicieux
dont il sera difficile de s'extraire.
Faut-il, une fois de plus, compter sur l'intervention de l'Etat
? Alors que les gouvernements Balladur et Juppé s'en désintéressaient,
quelques conseillers de Lionel Jospin considèrent les NTI
comme stratégiques. Leur diagnostic sur le retard français
? La situation n'est pas irréversible. On a déjà
vu notre pays rater le début d'une révolution industrielle
et revenir ensuite dans la course (lire ci-contre). Ainsi, en
1972, le pourcentage de foyers français raccordés
au téléphone était inférieur à
celui des familles américaines en 1939. Dix ans seulement
ont suffi à la France pour se mettre à niveau, grâce
à une vigoureuse politique industrielle. «Dans le
cas d'Internet, nous devrons nous contenter d'encourager la création
d'entreprises high-tech, de favoriser le développement
du commerce électronique et de montrer l'exemple»,
affirme Jean-Noël Tronc, 29 ans, conseiller du Premier ministre
pour les nouvelles technologies de l'information.
Après les mesures Allègre (pour l'informatisation
des écoles) et Strauss-Kahn (pour les entreprises innovantes),
annoncées mi-novembre, Lionel Jospin devrait s'attaquer
mi-janvier à la modernisation des administrations. Au programme
: travail en réseau des fonctionnaires, multiplication
des sites Web pour informer les citoyens, téléchargement
de formulaires. En juin 1998, par exemple, les 100 déclarations
fiscales ou douanières les plus utilisées par les
entreprises et les particuliers devraient être accessibles
sur Internet
Ce plan d'ensemble, même s'il ne s'agit pour l'instant que
d'intentions, a, semble-t-il, produit un effet psychologique favorable.
En tout cas, les professionnels constatent tous un réveil
du marché. «Depuis quelques mois, les prix des abonnements
Internet, des micro-ordinateurs et des modems ont beaucoup baissé
en France et les ventes montent en flèche», se réjouit
Christophe Sapet, le président de l'AFA. Effectivement,
cet automne, plus de 50 000 micro-ordinateurs à 5
000 francs se sont vendus dans les grandes surfaces, et
plus de 100 000 nouveaux abonnements au World Wide Web ont été
souscrits. Par ailleurs, les investissements informatiques des
entreprises ont augmenté de 9% en 1997.
Mieux : les hauts fonctionnaires vont devoir se convertir aux
nouvelles technologies de l'information. Les élèves
arrivés en septembre à l'ENA ont reçu un
ordinateur portable «de fonction». Si même nos
énarques commencent à s'y mettre, tous les espoirs
sont permis
Jacques Henno
Dans trois ans, toutes nos écoles seront branchées sur Internet
La ville de East Palo Alto, au sud de San Francisco, détient le plus fort taux de criminalité des Etats-Unis. Pourtant, même ici, la révolution Internet est en marche. Ainsi, en ce vendredi matin, dix-huit petits Noirs et Hispaniques, âgés de 5 à 6 ans, sagement installés dans la salle d'informatique de Costaño, une des deux écoles élémentaires de la cité, apprennent à manier la souris d'un PC. «La prochaine fois, je leur ferai découvrir Internet et le e-mail, promet Mike Ross, leur professeur. A propos, connaissez-vous une école française, avec laquelle nous pourrions communiquer ?» «Euh, "sorry", non, pas pour l'instant» Le plan annoncé le 17 novembre dernier par Claude Allègre, le ministre de l'Education, vise à équiper tous nos établissements primaires et secondaires d'ici à 2001 : pour cela, l'Etat et les collectivités locales vont investir 15 milliards de francs pour que les bambins de maternelle puissent apprendre à dessiner sur ordinateur ou pour que les étudiants de terminale disposent d'une boîte aux lettres électronique. «Mais le pari n'est pas gagné», a prévenu le ministre. L'effort à fournir est en effet considérable. D'après la Commission européenne, alors qu'aux Etats-Unis ou en Norvège plus de 65% des classes disposent déjà d'un accès au Web, seulement 5,5% des établissements français y sont reliés. Le plan Allègre comporte trois volets. D'abord, sur le plan technique, le matériel ne sera pas acheté mais loué. Objectif : éviter l'erreur com-mise en 1985 avec le plan Informatique pour tous de Laurent Fabius. A l'époque, les micro-ordinateurs, acquis auprès de Thomson, étaient rapidement devenus obsolètes et inutilisables. Ensuite, pour la formation des enseignants, il est prévu, en plus des cours formels, de les inciter à employer le Web dans leur vie de tous les jours : à terme, la correspondance entre le ministère et ses profs se fera principalement via Internet. Enfin, le ministre a promis que tout serait fait pour développer l'industrie française des logiciels éducatifs. Les enseignants qui le souhaitent pourront bénéficier de congés sabbatiques et de capitaux pour créer leur propre entreprise de software.
La France fâchée avec la technique
?
Sur les huit avancées
technologiques qui ont marqué l'économie depuis
le XVIIIe siècle, seules trois ont connu tout de suite
une application industrielle dans notre pays : l'électricité,
l'automobile et l'aviation», rappelle l'historien Jacques
Marseille. Les cinq autres ont été adoptées
avec plusieurs dizaines d'années de retard.
Une situation qui se reproduit aujourd'hui avec Internet.
· La machine à vapeur. A la fin du XVIIIe siècle,
les Anglais sont les premiers à utiliser des machines à
piston dans leurs usines.
· Le chemin de fer. Une autre révolution britannique,
puisque la première locomotive à vapeur apparaît
dans une mine du Yorkshire en 1758. Le transport de voyageurs
débute en 1804 au pays de Galles.
· Le téléphone. Un Français, Charles
Bourseul, en découvre le principe en 1854, mais c'est un
Américain, Graham Bell, qui dépose les brevets industriels
en 1876.
· La chimie de synthèse. A la fin du XIXe siècle,
grâce à cette invention allemande, l'industrie chimique
et pharmaceutique se développe dans toute l'Europe.
· L'informatique L'Eniac, le premier calculateur électronique,
est mis au point en 1946 aux Etats-Unis. Depuis, ce pays n'a jamais
cessé de dominer l'industrie informatique mondiale.
| Retour à la liste des articles |
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons
Si vous souhaitez reproduire tout ou partie des contenus de cette page, merci de :
- indiquer l'origine (Jacques Henno / www.henno.com) des informations que vous citez ;
- ne pas modifier les données originelles ;
- ne pas reproduire ces contenus à des fins commerciales.