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Après avoir réussi une percée fulgurante dans les gros ordinateurs, la firme de Scott McNealy tente de s'imposer sur Internet. Et attaque de front Bill Gates.
Ne vous inquiétez pas pour Bill Gates.
Malgré toutes les misères que nous lui faisons,
je suis sûr qu'il a encore de quoi manger !» Agressif,
Scott McNealy ? Un peu, mais rien de grave. Le P-DG de Sun souffre
simplement depuis quelques mois de «billophobie».
Une affection fréquente dans la Silicon Valley. Toujours
le même symptôme : le malade passe l'essentiel de
son temps à railler Bill Gates, le patron de Microsoft.
Dans le cas de Scott McNealy, toute l'Amérique sait qu'il
est gravement atteint. Début novembre, le P-DG de Sun a
publiquement félicité Ralph Nader, le célèbre
consumériste, pour être parti en guerre contre Microsoft.
Quinze jours plus tard, il s'est offert les services de Bob Dole.
Cet ancien candidat républicain à l'élection
présidentielle américaine de 1996, devenu lobbyiste,
a contacté des dizaines de chefs d'entreprise pour leur
expliquer tout le mal qu'il fallait penser de Bill Gates, en le
présentant comme un ennemi de la libre concurrence.
Enfin, dans un dernier accès de «billophobie»,
Scott McNealy a porté plainte contre son concurrent. Motif
: en y ajoutant quelques instructions, les ingénieurs de
Microsoft ont mis sur le marché leur propre version de
Java, un langage informatique développé au départ
par les équipes de Sun. Java, sorte d'espéranto
compris par tous les ordinateurs, marche si bien que Microsoft
a déboursé 3,5 millions de dollars pour acheter
une licence. Le contrat précisait que la firme de Seattle
avait le droit de l'améliorer. Elle a fait mieux : un véritable
Java bis, estampillé Microsoft, rival du Java initial.
L'enjeu est considérable. Car ce logiciel est le principal
atout de Sun pour mettre la main, avant Microsoft, sur un fabuleux
marché : les milliards de dollars que les entreprises vont
dépenser pour se brancher sur le Web. Une fois écrit
en Java, un programme tourne aussi bien sur un PC équipé
de Windows 95, un Macintosh ou un serveur Hewlett-Packard. Exactement
ce que recherchent aujourd'hui les entreprises qui ont besoin,
pour utiliser Internet, de faire travailler ensemble des parcs
de machines hétéroclites. Le fournisseur de ce langage
universel est sûr de toucher le jackpot. Java-Sun d'un côté,
Java-Microsoft de l'autre, les deux programmes concurrents ont
l'ambition de devenir la norme de communication via Internet.
A priori, le combat des deux quadras Scott McNealy a 41
ans, Bill Gates 42 paraît totalement déséquilibré.
Avec ses 72 milliards de francs de chiffre d'affaires et ses 21
milliards de bénéfices nets, l'ogre Microsoft est
taillé pour ne faire qu'une bouchée de Sun qui affiche,
lui, 50 milliards de francs de chiffre d'affaires et 4,4 milliards
de profits. Mais ce serait sous-estimer le groupe de Scott McNealy.
Inconnu du grand public, Sun est un des poids lourds mondiaux
de l'informatique. Cinquième constructeur américain,
il commercialise non seulement des logiciels (système d'exploitation
Unix, par exemple), mais aussi du matériel : des serveurs
(grosses machines capables de gérer des bases de données
ou des accès Internet) et des stations de travail (des
ordinateurs individuels dotés d'une grande puissance de
calcul).
On trouve ses «bécanes» partout, aussi bien
dans l'industrie automobile, pour la conception assistée
par ordinateur, que chez les opérateurs téléphoniques,
pour la gestion des communications entre portables. Sun est aussi
derrière les écrans de cinéma : «Toy
Story», le film de Walt Disney sorti en 1995 entièrement
réalisé en images de synthèse, a été
conçu sur ses stations de travail. Enfin, sur Internet,
Sun est omniprésent. Ainsi, l'an dernier, c'est grâce
à Java que la Nasa a développé le site Web
permettant de suivre les évolutions du robot Sojourner
sur Mars. Au total, le groupe dégage une marge nette de
8,5%, supérieure à celles de Compaq (7,2%), d'IBM
(7,7%) et même de Dell (7,7%).
Depuis sa création, en 1982, Sun s'est spécialisé
dans le travail en réseau des ordinateurs. Un savoir-faire
inestimable depuis qu'Internet a révolutionné l'informatique.
Au départ, Sun signifiait d'ailleurs «Stanford University
Network», soit «Réseau de l'université
Stanford». C'est en effet un étudiant de cet établissement
qui est à l'origine de l'entreprise. L'histoire commence
à la fin des années 70. Andreas Bechtolscheim, un
Allemand, s'exile alors en Californie et s'inscrit en informatique
à Stanford. Surdoué, il conçoit pour sa faculté
une station de travail ultraperformante. Puis Bechtolscheim propose
sa machine aux grands constructeurs d'ordinateurs de l'époque
: Amdahl, Dec, IBM Mais il accumule les maladresses et ne reçoit
que des réponses négatives. Exemple de bourde :
pour son rendez-vous chez IBM (où l'uniforme de rigueur
est alors le costume strict bleu marine), il emprunte au club
théâtre de Stanford un smoking noir, qu'il assortit
d'une paire de chaussures blanches. Provocation fatale Il ressort
bredouille.
Le jeune homme décide donc de monter sa propre entreprise.
Et il fait appel, pour la gestion, à un certain Scott McNealy,
fraîchement diplômé de la Business School de
Stanford. Sa spécialité ? La production. Cet ancien
contremaître demande d'ailleurs que son bureau, chez Sun,
soit installé à côté de la chaîne
d'assemblage. C'est là qu'il va s'initier à l'informatique.
En 1983, il devient évident qu'Andreas Bechtolscheim n'a
pas l'envergure d'un patron. L'iconoclaste Scott, mordu de guitare
et de polo, qui a appelé son fils Maverick (Merveille)
et son chien Network (Réseau), est donc nommé P-DG
par les actionnaires.
Sous l'impulsion de Scott McNealy, Sun va ensuite connaître
une croissance phénoménale, une des plus rapides
de toute l'histoire de l'informatique. En 1986, l'entreprise est
introduite en Bourse ; deux ans plus tard, son chiffre d'affaires
dépasse le milliard de dollars ; en 1990, elle ouvre un
centre de recherche en France, à Grenoble (lire l'encadré
page 40). En 1992, elle fait son entrée au «Fortune
500», le répertoire des 500 plus grosses entreprises
mondiales. Classé 425e par son chiffre d'affaires, Sun
arrive deuxième en termes de rentabilité.
Suprême honneur : en 1996, Scott McNealy est appelé
au secours par Apple. En mauvaise santé financière,
le constructeur du Macintosh est à vendre. Bien engagées
avec Sun, les négociations, finalement, capotent. «"No
comment", répond encore aujourd'hui McNealy, lorsqu'on
l'interroge sur cet épisode. Je me suis engagé à
ne pas en parler avant 2002.» John Gage, son directeur de
la recherche scientifique est à peine plus loquace : «Les
ingénieurs d'Apple sont très créatifs mais
peu rigoureux, se contente-t-il d'expliquer. Nous rapprocher d'eux
aurait exigé trop d'énergie et de temps.»
Or, depuis trois ans, tous les dirigeants de Sun courent après
le temps. En 1995, le constructeur a en effet entamé un
«reengineering» (refonte complète) de l'ensemble
de son organisation. A l'origine de cette décision, une
évidence : dans quelques années, les stations de
travail n'existeront plus. Les micro-ordinateurs, dont la puissance
de calcul ne cesse de croître, les auront remplacées.
Deux solutions pour Sun : se lancer sur le marché des PC
ou monter en gamme et produire des serveurs, des ordinateurs ultrapuissants.
«Aujourd'hui, il est impossible de percer dans la micro-informatique,
analyse Ed Zander, numéro 2 du groupe. Ce secteur est entièrement
contrôlé par Microsoft et Intel, qui y réalisent
10 milliards de dollars de bénéfices, ne laissant
que des miettes aux constructeurs.» Restent donc des serveurs,
un marché en forte croissance, en raison du boom des échanges
de données dans le monde. Les ventes de ces machines devraient
doubler en 1998 et quadrupler d'ici à l'an 2000, selon
le cabinet IDC.
Aujourd'hui, Sun est numéro 3 mondial dans cette spécialité,
derrière Hewlett-Packard et IBM. «Mais je veux devenir
numéro 1», martèle Ed Zander. Tout a été
repensé en fonction de cet objectif. La force de vente,
par exemple, a été entièrement remaniée.
Auparavant, les commerciaux étaient des techniciens qui
écoulaient des stations de travail auprès d'ingénieurs
ou de scientifiques. Ils ont été remplacés
par des spécialistes qui proposent des solutions informatiques
(matériels et logiciels) clés en main à des
chefs d'entreprise. «Résultat : en deux ans, notre
chiffre d'affaires par vendeur a augmenté de 70%»,
affirme Tim Dwyer, responsable de l'international.
Les serveurs représentent désormais un tiers des
ventes de matériel et la moitié des bénéfices
de Sun. Sur ce marché, tous les fabricants dégagent
d'énormes profits mais le constructeur californien, grâce
à une excellente gestion de ses coûts de production,
encore plus que les autres. «Sun, qui achète 97%
de ses composants auprès de 40 fournisseurs seulement,
a négocié avec eux d'excellents tarifs, relève
Andrew Butler, analyste au Gartner Group, un cabinet d'études
spécialisé dans l'industrie informatique. Du coup,
une machine vendue 250 000 dollars ne leur revient qu'à
30 000 dollars, contre 70 000 dollars chez Hewlett-Packard.»
Seule ombre au tableau : Microsoft. Pour conquérir lui
aussi le marché des serveurs, le roi des logiciels a mis
au point une version plus puissante de Windows 95, son produit
vedette pour PC : Windows NT, un système d'exploitation
destiné aux gros ordinateurs. Succès fulgurant.
Il est vrai que les équipes de Bill Gates disposent d'un
argument de vente imparable : les serveurs équipés
de Windows NT sont, bien évidemment, totalement compatibles
avec les PC sous Windows 95 qui équipent la majorité
des entreprises. Ce n'est pas le cas des serveurs de Sun, qui
tournent, eux, sous Unix. «Scott McNealy sait pertinemment
que Windows NT va se tailler la part du lion sur ce marché,
reprend Andrew Butler. A terme, il est coincé.»
Pour s'en sortir, Scott McNealy a décidé d'adopter
la stratégie inverse de Microsoft, en chassant sur les
terres de l'adversaire, dont les logiciels équipent 95%
des PC. Ainsi, il propose à ses clients de remplacer leurs
PC sous Windows par des Java Stations, des micro-ordinateurs de
réseau (les fameux Network computers ou NC). Le principe
? Les logiciels, écrits en Java, et les informations ne
sont plus stockés sur le micro mais sur des serveurs
fournis, bien sûr, par Sun auxquels ils sont reliés
via Internet. Avantages : plus besoin de disque dur ni de mémoire,
et donc un coût moindre. Le prix d'achat et les frais d'entretien
sont inférieurs de 40 à 70% par rapport à
ceux des PC classiques.
C'est précisément pour contrer cette manuvre de
contournement que Bill Gates a fait plancher ses ingénieurs
sur sa propre version de Java. «Il avait le droit de l'améliorer,
mais pas de le modifier au point de rendre sa version incompatible
avec la nôtre», se plaint Scott McNealy. Bill Gates
soutient le contraire. L'affaire est désormais entre les
mains de la justice américaine.
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
Les télécoms, spécialité
de Sun France
Si vous possédez un téléphone portable, vous
utilisez, sans le savoir, des logiciels développés
ici.» Jean-Pierre Baudouin, 46 ans, dirige l'activité
logiciels pour opérateurs téléphoniques de
Sun. Il partage son temps entre ses bureaux de la Silicon Valley,
où travaille une centaine de personnes, et le centre de
recherche qu'il a créé à Meylan, près
de Grenoble, en 1990. Là, dans un bâtiment d'un étage
installé au pied des Alpes, 77 Chinois, Français,
Grecs ou Sud-Africains écrivent des programmes permettant
de gérer les réseaux de télécommunications.
Une activité très rentable. Les «Telco»
(compagnies de téléphone) sont prêtes à
payer le prix fort pour créer des réseaux cellulaires
ou rénover leurs installations. Jean-Pierre Baudouin vend
900 000 francs son kit complet de gestion : 14 logiciels sur un
simple CD-Rom.
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