Article parus dans Capital (octobre 1998)
Garder ses clients coûte moins cher que d'en trouver de nouveaux. Aussi les marques les bichonnent-elles avec des méthodes d'une efficacité redoutable.
La méthode Chaid, vous connaissez ?
C'est ce qui se fait actuellement de plus pointu en marketing
: un outil d'analyse statistique qui permet de cibler les messages
promotionnels avec une précision diabolique. Sony France
vient de l'utiliser pour son dernier mailing. Début septembre,
130 000 adolescents ont reçu un bon de réduction
de 40 francs pour Tekken 3, un jeu vidéo de combat conçu
pour la console PlayStation. Les ordinateurs n'ont sélectionné
que des gamins qui n'avaient pas encore acheté ce genre
de logiciels mais qui, selon toute vraisemblance, s'apprêtaient
à le faire. Pour cela, ils ont d'abord identifié,
parmi les 350 000 jeunes fans de la Play-Station, ceux qui possédaient
déjà un jeu de bagarre, ont déterminé
leur profil (ils ne lisent pas de magazines auto, ils reçoivent
la télévision par câble), puis ont appliqué
ces critères au reste du fichier avant de sortir les 130
000 heureux élus. Au total, Sony France a prévu
d'envoyer cinq mailings similaires par an à ses joueurs,
supposés fidèles. Coût par mailing : près
de 1,5 million de francs.
Une première ? Pas du tout : les opérations comme
celle-ci sont devenues monnaie courante. Tous les trimestres,
Danone envoie des bons de réduction personnalisés
à 2,5 millions de foyers français, et chez Bouygues
Telecom, un logiciel dernier cri repère les abonnés
sur le point de passer à la concurrence (lire ci-contre).
Objectif ? Fidéliser les clients, un leitmotiv dans l'air
du temps.
Lors de la crise du début des années 90, les industriels
ont cherché à rentabiliser au maximum leurs investissements
promotionnels. Et ils se sont aperçus que fidéliser
un client revenait trois à cinq fois moins cher que d'en
recruter un nouveau. A condition de lui accorder, comme avantages,
autre chose que de l'argent ou des produits gratuits. La plupart
des marques s'y sont mises, et même des entreprises comme
la SNCF. «Au point qu'aujourd'hui chaque famille française
possède au moins trois cartes de fidélité
différentes», estime Jean-Yves Granger, cofondateur
de C-Link, une société spécialisée.
Mais les «programmes de fide» (de fidélisation),
comme disent les spécialistes, n'ont plus rien à
voir avec les opérations bricolées par les stations-service
dans les années 60 ou 70 (points Shell, cadeaux Total).
Ils sont désormais élaborés avec une rigueur
quasi scientifique, en cinq étapes.
Premier stade : définir une cible. Fini, l'époque
où les opérations de fidélisation s'adressaient
à tout le monde. Compte tenu de leur coût, elles
ne visent plus que les meilleurs clients, ceux que les experts
en marketing appellent les «20/80» (les 20% de consommateurs
qui assurent 80% du chiffre d'affaires). «Nous avons identifié
trois types de population : les "bons" clients qui dépensent
plus de 4 000 francs par voyage et par personne, les "moyens"
(entre 2 000 francs et 4 000 francs) et les autres ; c'est la
première cible qui nous intéresse», explique
Lionel Bensimon, le «Monsieur fidélisation»
de Nouvelles Frontières. Quant au groupe Danone, il ne
s'adresse qu'aux Français qui consacrent plus de 5 000
francs par an à leurs achats de yaourts, bières,
eaux minérales, biscuits et autres plats cuisinés.
Deuxième étape : le «tracking», c'est-à-dire
la recherche des adresses des consommateurs correspondant à
la cible. Pour les tour-opérateurs, qui conservent sur
informatique les dossiers de leurs voyageurs, c'est assez simple.
Les groupes de distribution, eux, peuvent émettre des cartes
de fidélité : les acheteurs remplissent un dossier
d'inscription, avec leurs coordonnées, reçoivent
leur carte par la poste, puis la présentent chaque fois
qu'ils viennent en magasin. Les choses se compliquent pour les
fabricants de biens de grande consommation qui n'ont pas de contact
direct avec leurs clients. «Pour recueillir, en trois ans,
2,5 millions d'adresses, nous avons dû faire feu de tout
bois», soupire Philippe Rambaud, directeur marketing chez
Danone. Les informations achetées auprès de sociétés
extérieures (méga-bases de données Consodata
ou Calyx, fichier Cadeaux Naissance) ont été croisées
avec les renseignements fournis par Danone Conseil, le service
consommateurs du groupe, et avec des questionnaires insérés
dans les produits maison ou publiés dans la presse.
La troisième étape, le choix des outils de fidélisation,
est la plus délicate. Ne donner aux clients sélectionnés
que des babioles est économique mais peu efficace. Lustucru,
qui envoyait trois fois par an un magazine de six pages en couleurs,
«Plaisirs et promotions», à ses 300 000 plus
gros consommateurs, vient d'arrêter. Mais l'excès
inverse couvrir ses fidèles de cadeaux s'avère
vite ruineux. Total a déboursé jusqu'à 40
millions de francs par an, rien qu'en frais d'assurances, pour
sa carte Club Total, qui offrait à chaque plein d'essence
quinze jours d'assistance gratuite. «Il ne faut pas se focaliser
sur l'aspect "récompense", conseille Jean-Marc
Cuenin, P-DG de Teasing, une agence en conseil en marketing direct
et fidélisation. Certes, les consommateurs y sont sensibles,
mais ils veulent, en plus, de l'information et des services personnalisés.»
Poussant cette logique jusqu'au bout, les responsables de Nouvelles
Frontières ont supprimé tout avantage financier.
Les «grands voyageurs» reçoivent, chaque semestre,
un catalogue spécifique et bénéficient d'un
meilleur accueil dans les avions ainsi que dans les hôtels
Nouvelles Frontières. Les magasins Morgan ont choisi une
formule mixte, information plus réduction. Trois fois par
an, la marque de prêt-à-porter envoie une lettre
d'information et un bon de réduction de 100 francs à
ses 30 000 meilleures clientes.
Idem pour le groupe Danone, mais sur une tout autre échelle.
Chaque trimestre, il expédie à ses 2,5 millions
de fidèles «Danoé», un «consumer
magazine» (journal de consommateurs, lire Capital n°
70) de 36 pages, bourré d'informations sur Evian ou LU,
bien sûr, mais aussi de conseils pratiques et d'invitations
à des visites d'usines. Le tout accompagné de coupons
de réduction, pour permettre aux foyers ciblés de
découvrir de nouveaux yaourts ou biscuits. Coût estimé
de l'ensemble de ces mailings : plus de 100 millions de francs
par an.
Reste quatrième étape à mesurer
l'impact de toutes ces opérations. C'est assez facile,
en tout cas d'après les statisticiens. Il suffit d'évaluer
l'écart entre les dépenses effectuées par
des foyers témoins, non concernés par le programme
de «fide», et celles des familles «fidélisées».
Morgan, Nouvelles Frontières, Sony, entre autres, ont mis
en place de telles procédures de contrôle. Toutes
les marques se déclarent satisfaites des résultats,
mais ne communiquent aucun chiffre précis. Seul Richard
Brunois, du département marketing de Sony France, se montre
relativement prolixe : «Un franc investi en fidélisation
rapporte jusqu'à 5,74 francs de chiffre d'affaires supplémentaires»,
révèle-t-il.
De toute façon, ces résultats, bons ou mauvais,
sont améliorables, grâce à la cinquième
et dernière étape, le «pilotage» de
la base de données. Le fichier clients est constamment
enrichi : remontée des coupons, taux d'utilisation des
cartes de fidélité, fréquence d'achats, catégories
de produits achetés. Grâce à ces informations,
on peut suivre les réactions des familles. Celles sur lesquelles
la «fide» n'a aucune influence sont retirées
du fichier. Celles qui restent sont soignées aux petits
oignons. Première option : soumettre leurs dépenses
à une simple analyse statistique, ce qui permet d'affiner
les offres promotionnelles. Danone dispose, par exemple, de 250
combinaisons différentes pour les bons de réduction
joints à son consumer magazine. Les parents de jeunes bébés
reçoivent des coupons pour Blédina, tandis que les
mères de famille nombreuse se voient proposer des plats
cuisinés Marie.
Mais, pour l'instant, le «must» demeure l'analyse
prédictive, censée révéler le comportement
futur des consommateurs. Deux outils existent actuellement sur
le marché : la méthode Chaid, choisie, on l'a vu,
par Sony France, et l'analyse neuronale, un système informatique
beaucoup plus difficile à manier. Parmi ses utilisateurs,
on trouve l'Unicef (fonds des Nations unies pour l'enfance), qui
s'en sert pour relancer ses donateurs. Car, désormais,
la fidélisation peut s'appliquer dans tous les domaines.
A quand une opération de «fide» pour un parti
politique en manque d'argent frais ?
Jacques Henno n
Traiter les plus gros acheteurs comme des VIP
Le département «fidélisation» de Nouvelles
Frontières occupe dix spécialistes à temps
partiel. Trois personnes en interne, plus sept chez des prestataires
extérieurs. Leur priorité ? Séduire les 40
000 clients les plus rentables du tour-opérateur, ceux
qui, au cours des trois dernières années, ont acheté
au moins trois voyages et dépensé, à chaque
fois, plus de 4 000 francs par personne. Ceux-là ont droit
à beaucoup d'attentions, mais jamais à des primes.
«Plutôt que des voyages gratuits, nous préférons
leur offrir des services supplémentaires», explique
Lionel Bensimon, le directeur du programme. Au menu : surclassement
en avion, accueil VIP dans les hôtels et même la possibilité
de faire garder son chien !Cible idéale : les 20% de clients
qui font 80% des ventes
Appeler les abonnés qui sont sur le
point de passer à la concurrence
Comme chez tous les opérateurs de téléphone
mobile, 20% des clients de Bouygues Telecom (ils sont 900 000
actuellement) résilient chaque année leur abonnement.
Soit un manque à gagner de plus de 300 millions de francs.
Pour le réduire, l'entreprise a acquis, auprès de
SLP Infoware, un logiciel révolutionnaire. «Il identifie
les clients sur le point de nous quitter en croisant des critères
comme l'âge ou le niveau de consommation», révèle
Laurent Brandon-Drillien, responsable clientèle. Un commercial
les appelle ensuite pour leur proposer divers avantages (nouveau
forfait, facturation détaillée).
Devancer les attentes de son public
Le marketing «prédictif» permet de deviner
le comportement des consommateurs. Depuis peu, la filiale française
de Sony applique cette technique à 350 000 gamins accros
aux jeux vidéo, dont elle connaît les habitudes de
consommation. Grâce à la méthode Chaid, un
outil d'analyse, ces adolescents ont été classés
en huit catégories : ceux qui devraient bientôt acheter
un jeu de stratégie, ceux qui vont acquérir un logiciel
de tir, etc. Première application concrète : le
4 septembre dernier, Sony France a envoyé une présentation
d'un nouveau jeu de combat, Tekken 3, accompagnée d'un
bon de réduction, aux 130 000 gamins les plus intéressés,
théoriquement, par ce type de passe-temps. Tous les joueurs
enregistrés dans le fichier clients de Sony ont reçu
ce questionnaire sur leurs habitudes d'achat.
Inonder les consommateurs de bons de réduction
Cest sans doute le programme de fidélisation le plus ambitieux
du moment. Quatre fois par an, le groupe Danone (LU, Evian, Kronenbourg,
Blédina) envoie à 2,5 millions de consommatrices
un magazine, «Danoé», et quinze bons de réduction
adaptés à leurs besoins personnels. Avec l'aide
de son agence de marketing direct, Wunderman Cato Johnson, le
groupe alimentaire a constitué une base de données
ultra-sophistiquée qui permet d'identifier 250 profils
de consommateurs différents : jeunes parents, seniors,
etc. Le code-barres sur chaque coupon de réduction permet
de vérifier qu'il est bien utilisé. 600 000 familles
qui ne réagissaient pas aux mailings de Danone ont été
retirées du fichier.
Pour mieux fidéliser, les marques s'allient..
Constitution d'énormes bases de données, édition
de luxueux catalogues Les opérations de fidélisation
reviennent de plus en plus cher : jusqu'à plusieurs centaines
de millions de francs par an. Certaines marques ont donc décidé
de lancer des programmes de fidélisation multi-enseignes,
dont elles partagent les coûts. Parmi celles-ci, le groupe
Galeries Lafayette (grands magasins, Monoprix-Prisunic, Cofinoga)
qui a créé, en 1994, Points Ciel. Ce programme rassemble
24 marques, dont Air France et Singer. Un million et demi de Français
y ont adhéré : chaque fois qu'ils font leurs achats
dans un des magasins membres, ils accumulent des points qu'ils
peuvent convertir en cadeaux. Plusieurs programmes con-currents
ont été lancés : la carte Kyriel, qui regroupe
Total, la Société générale, Avis et
Darty, ou le Club Avanta-ges de Shell et Casino, que devraient
rejoindre Euromaster et le groupe Pinault-Printemps-Redoute
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