Retour à la liste des articles

Articles parus dans Capital

Comment on fait fortune en France : entrepreneurs high-tech (mai 1999)

Le boom du multimédia a permis à des dizaines de petits Bill Gates français d'émerger

Rassemblés dans les salons d'un quatre-étoiles parisien, une centaine d'experts en capital-risque écoutent les jeunes chefs d'entreprise high-tech qui défilent devant eux. Chaque candidat dispose de vingt minutes pour convaincre ces financiers d'investir dans son projet. Pour détendre l'atmosphère, les organisateurs ont prévu une attraction : à l'aide d'un énorme réveil, un appariteur contrôle les temps de parole. Après chaque speech, un animateur interroge les financiers : «Quel est, selon vous, le potentiel de ce projet ?» Aussitôt, leur verdict, qui va de nul à excellent, s'affiche sur un écran géant. Dure épreuve pour les apprentis millionnaires
Dans la Silicon Valley, des rencontres de ce type entre investisseurs et entrepreneurs sont monnaie courante. Mais celle-ci, organisée en mars dernier par Capital-IT, était la première du genre en France. Ce forum sur le financement du business high-tech a attiré plus de 120 jeunes entrepreneurs. Trois cas pris au hasard : Dominique Pouliquen, un ingénieur de 35 ans, fondateur de la société Realviz, espère mettre au point une nouvelle génération de trucages vidéo, un marché en plein boom. Philippe Vinot, 35 ans, Centrale Paris et Insead, veut devenir, lui, le leader européen de la vente de fournitures agricoles sur Internet ; il vise 80 millions de chiffre d'affaires en 2003. Quant à Jérôme Frizzera, 27 ans, Edhec, il a conçu un site Web prometteur, Magique Emilie, qui fournit des conseils pratiques pour l'éducation des enfants.
Objectif de ces jeunes patrons : marcher sur les traces des milliardaires américains comme David Filo et Jerry Yang, les créateurs du célèbre moteur de recherche sur Internet Yahoo !, ou Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon.com (librairie en ligne). Pour cela, il leur faut d'abord trouver des fonds afin de financer la mise au point et le lancement de leur produit. Puis, si le succès est au rendez-vous, introduire leur entreprise en Bourse ou la revendre à un grand groupe. La fortune est au bout du chemin.
Il y a encore quelques années, la plupart de ces aventuriers du high-tech devaient aller tenter leur chance aux Etats-Unis. Faute de trouver les financements nécessaires en France : le capital-risque y était sous-développé et le Second Marché boursier, créé en 1983 pour accueillir les sociétés de croissance, végétait. C'est ce qu'ont compris Bernard Liautaud et Denis Payre. En août 1990, ces deux cadres d'Oracle France ont démissionné pour lancer à Paris la société Business Objects, spécialisée dans les logiciels d'aide à la décision. Le succès commercial fut immédiat. Mais les deux associés n'ont pas trouvé chez nous l'argent pour se développer. En 1994, ils ont donc fait coter leur start-up au Nasdaq, la Bourse américaine des valeurs high-tech. Et, depuis, Business Objects a poursuivi sa croissance. Avec 700 millions de chiffre d'affaires, la voilà aujourd'hui au soixantième rang mondial des éditeurs de logiciels. Bernard Liautaud et Denis Payre se retrouvent ainsi chacun à la tête d'une fortune estimée à plus de 100 millions.
Heureusement, les choses sont en train de changer en France. Le business Internet décolle enfin, la dérégulation des télécoms s'accélère, les fonds de capital-risque se multiplient, un Nouveau Marché a été créé à la Bourse de Paris pour le financement des start-up. Résultat : depuis deux ou trois ans, les success-stories se comptent par dizaines. Parmi les 93 entreprises introduites au Nouveau Marché depuis 1996, 60% sont des PME high-tech : Cyrano (logiciels de tests pour réseaux informatiques), fondée par Philippe Eyries et Philippe de la Gardette, BVRP (logiciel de communication), de Bruno Vanryb et Roger Politis, GL Trade (programmes de gestion pour les salles de marché, lire page 136), etc.
A chaque fois les fondateurs sont devenus millionnaires en actions. Ainsi, Rémi Herbulot, 43 ans, Jean-Martial Lefranc, 37 ans, et Jean-Philippe Ulrich, 48 ans, créateurs, en 1992, de Cryo, un éditeur de jeux vidéo (Versailles, Rings), sont à la tête d'une fortune estimée au total à 140 millions depuis l'introduction en Bourse de leur société, en décembre dernier. Claude Benchetrit, 46 ans, et Alain Chateau, 42 ans, pèsent quant à eux 94 millions de francs. Leur société, Intercall, lancée en 1996 et cotée depuis deux mois au Nouveau Marché, a vendu l'an dernier pour plus de 200 millions de cartes téléphoniques prépayées (lire ci-contre).
Derrière ces pionniers piaffe toute une génération de jeunes bourrés de projets. «Depuis octobre dernier, plus de 200 dossiers nous ont été soumis», constate Antoine Decitre, 29 ans, polytechnicien et fondateur de Défi-Start-up, spécialisée, comme son nom l'indique, dans le financement des start-up. Il est vrai que l'environnement n'a jamais été aussi favorable pour les as du high-tech qui veulent se mettre à leur compte. Et les diplômés français, bien formés sur le plan technique ou financier, n'ont pas de complexe à avoir vis-à-vis de leurs concurrents américains.
Les plus entreprenants font preuve de beaucoup d'imagination. On les trouve bien sûr dans les créneaux classiques ­ accès à Internet, moteurs de recherche (comme Echo, lire ci-dessous), commerce électronique (comme AlloCiné, ci-dessous), mais aussi dans des domaines inexplorés : la Web-TV, la téléphonie sur Internet (lire ci-dessous) ou les bases de données de photos numériques (lire ci-dessous) Aujourd'hui, ces jeunes aventuriers peuvent assez facilement lever de l'argent sans s'expatrier. «Si vous avez un projet sérieux, vous obtenez ce que vous voulez», assure Bernard Maitre, associé chez Galileo, un fonds français de capital-risque.
Des dizaines de «business angels» ­ «anges des affaires», ou créateurs d'entreprise qui ont fait fortune et sont devenus, à leur tour, investisseurs ­ sont prêts à apporter le capital de départ, ou «seed capital» (les 500 000 à 1 million de francs nécessaires au démarrage d'une société). Denis Payre, par exemple, cofondateur de Business Objects, a risqué une partie de sa fortune dans cinq PME françaises.
Quant au capital-risque à proprement parler (l'argent nécessaire au développement de l'entreprise), il a fini par se débloquer. «L'an dernier, nous avons investi près de 2 milliards», calcule Marie-Annick Peninou-Bernard, déléguée générale de l'Afic (Association française des investisseurs en capital), qui regroupe 140 banques ou fonds de capital-risque. L'un d'eux, 3i France, a ainsi réuni 5 millions en 24 heures pour Qualiope. Cette entreprise très originale, fondée par Bruno et Olivier Couly, deux jumeaux de 40 ans, est spécialisée dans le contrôle-qualité des communications téléphoniques : ses équipes mesurent, pour les opérateurs, le temps d'obtention des communications, le taux de distorsion des voix, etc.
Se financer devient d'autant plus facile que de nombreux intermédiaires se sont spécialisés sur ce créneau. Leur vocation : rapprocher investisseurs privés et entrepreneurs. Ainsi, tout particulier disposant d'au moins 200 000 francs peut consulter une centaine de projets sur le site Web de Business Angels, lancé début 1998 par Jean-Christophe Chabrerie, 28 ans, et Eric Gaillat, 30 ans, tous deux titulaires d'un magistère de banque-finances. Grégoire Revenu (un nom prédestiné) appartient, lui, à une nouvelle race de banquiers. Associé de la filiale parisienne de Bryan Garnier, un établissement britannique, il repère les start-up prometteuses, les aide à lever des fonds, les conseille sur le plan juridique, puis gère le patrimoine des fondateurs. Parmi ses poulains figure Scort, une PME spécialisée dans les logiciels pour gros ordinateurs, créée en 1996 par Jean-Pierre Ansart, 48 ans, ingénieur Ensimag, et Alain Gosset, 41 ans, diplômé de l'ESLSCA, une école de commerce. Grégoire Revenu leur a trouvé 25 millions et s'est permis de leur donner un petit conseil : rebaptiser l'entreprise, qui s'appelait S.Cort au départ. Prononcé à l'anglaise, ce nom sonnait comme «escort girls». Pas très sérieux pour de futurs millionnaires
Jacques Henno

Ils veulent brancher Internet partout
A 35 ans, Alain Villenave en est à sa quatrième création d'entreprise dans l'informatique. Cette fois, il a pris pour associés un ingénieur système, un spécialiste des bornes multimédias et un designer pour lancer, en juillet dernier, Pacific Digital Telecoms. Objectif ? Installer
dans les mairies, les banques, les magasins ou les aéroports des Cyberdeck, des bornes d'accès payant à Internet : les hommes d'affaires en déplacement pourront y consulter la météo locale, lire leur courrier électronique ou établir une visioconférence avec leurs clients. Trois fonds de capital-risque ont investi 10 millions de francs dans cette entreprise valorisée 26 millions.

Avec lui, téléphoner devient plus simple
Créé en 1996 par Bruno Maurel avec Didier Filhol et Dominique Seze, INS commercialise Phone Rider, un boîtier qui gère automatiquement les accès aux opérateurs privés : plus besoin de composer de préfixe. Valeur
de la société : 41 millions.

Ils ont mis tout Paris en ligne
Ce trio (moyenne d'âge : 24 ans) a fait photographier tous les immeubles de Paris. A l'origine, ils pensaient revendre ces clichés aux agences immobilières. Mais leur plus gros client est France Télécom, qui affiche leurs photos sur le site Web pagesjaunes.fr. Leur base de données vaut 3 millions.

A 29 ans, Nicolas Gaume, qui a créé sa première entreprise il y a dix ans, emploie 170 personnes et vend ses produits dans le monde entier.
Le petit film ne dure qu'une dizaine de secondes : on y voit Jacques Chirac vanter les mérites de la société Kalisto devant un parterre d'hommes d'affaires japonais, lors d'un voyage présidentiel à Tokyo. Nicolas Gaume est tellement fier de cet éloge républicain qu'il l'a enregistré sur son ordinateur portable. C'est ainsi : à 29 ans, Nicolas Gaume est déjà un homme d'affaires redoutable, mais il a conservé la candeur de son enfance. «Et c'est tant mieux, sourit ce Bordelais. Vous savez, pour créer une entreprise, il faut une certaine dose de naïveté.» De l'innocence, Nicolas Gaume en avait à revendre en 1989, lorsqu'à l'âge de 19 ans, après un échec au concours de HEC, il décida de monter une boîte de logiciels avec une bande de copains. Un projet qui tourna court. Mais ce passionné de bandes dessinées et d'informatique, loin de se décourager, se lança ensuite tout seul dans la sous-traitance de jeux vidéo. Dès 1992, aidé par Apple, qui lui avança 1,6 million de francs, il forma ses premiers salariés aux nouveaux standards de l'époque (Windows, Sega, Nintendo). Une expertise qui, moins de deux ans plus tard, permit à Kalisto de décrocher
de gros contrats au Japon. En 1997 ce fut la consécration avec le succès mondial, auprès du grand public, de trois jeux développés en interne, Dark Earth, Ultim@te Race et Nightmare Creatures. Aujourd'hui, Nicolas Gaume est à la tête d'une PME de 170 personnes, qui réalise
59 millions de francs de chiffre d'affaires et 4,5 millions de bénéfice net. Sa valeur est estimée à 137 millions. Son seul regret : ne pas pouvoir consacrer plus de temps à sa vie privée.

Créée en 1996, leur PME vaut 400 millions
En 1994, Claude Benchetrit, 41 ans, et Alain Chateau, 37 ans, se rencontrent à la montagne. Le premier vient alors de déposer le bilan de sa société et le second rentre des Etats-Unis, où il a assisté à l'explosion du marché des cartes de téléphone prépayées. Les deux amis décident de se lancer sur ce créneau. Intercall naît en 1996. Aujourd'hui, l'entreprise est cotée au Nouveau Marché (capitalisation : 397 millions) et réalise 220 millions de chiffre d'affaires.

Les pionniers du téléphone via Internet
En un an, Eric Constantini, 38 ans, Philippe Lumbroso, 38 ans, et Henri Tebeka, 37 ans, ont vendu 50 000 Aplio/Phones : ce petit boîtier vendu 1 500 francs pièce permet de téléphoner, via Internet, partout dans le monde pour le prix d'une communication locale (il suffit que votre correspondant possède le même équipement). Leur firme est déjà valorisée à 43 millions de francs. Les trois inventeurs n'en sont pas à leur coup d'essai. En 1985, ils avaient fondé Kortex, un fabricant de modems, qu'ils dirigent toujours et qui est devenu un des leaders du marché français (100 millions de francs de chiffre d'affaires).

Chaque jour, ils aident des milliers de cinéphiles à choisir leur salle
Il a fallu quatre ans d'efforts à Jean-David Blanc et Patrick Holzman pour dégager les premiers bénéfices.
Les banquiers ? Au début, lorsque nous leur présentions notre projet, ils éclataient de rire», se rappelle Jean-David Blanc, 30 ans, cofondateur, avec Patrick Holzman, 32 ans, d'AlloCiné. L'idée des deux amis, qui se sont connus au cours d'un dîner, était, il est vrai, déconcertante : un guide des horaires de cinéma accessible par téléphone et financé par la publicité. Mi-1993, décidés à prouver qu'ils avaient vu juste, ils obtiennent un numéro de téléphone facile à retenir (01 40 30 20 10), créent une petite base de données sur un PC et distribuent 200 000 prospectus pendant la fête du Cinéma à Paris. Le résultat les incite à monter leur boîte. En 18 mois, ils reçoivent 1,4 million
d'appels, mais les annonceurs ne suivent pas. Les quatre premières années, l'entreprise perd 7 millions. Pour survivre, Jean-David Blanc revend l'entreprise de conseil en communication qu'il possédait. Les deux fondateurs se diversifient dans la réservation des places de cinéma, puis ouvrent des serveurs Minitel et Internet. Enfin, ça marche. L'an dernier, ils ont réalisé 37 millions de francs de chiffre d'affaires et dégagé, à force de sacrifices, 500 000 francs de bénéfice net. «Nous nous versons seulement 25 000 francs de salaire mensuel», souligne Jean-David Blanc. Mais, sur le papier, ils sont déjà millionnaires : AlloCiné est évaluée à 32 millions de francs.

Il enseigne les langues sur ordinateur
Polytechnicien, Nagi Sioufi a créé en 1987, à 26 ans, Auralog, une start-up spécialisée dans la reconnaissance vocale : «Cette technique a révolutionné l'enseignement des langues», se réjouit ce matheux qui a mis au point un des premiers logiciels d'apprentissage des langues sur ordinateur. Jusqu'au milieu des années 90, sa PME a souffert du sous-équipement des entreprises et des foyers en PC. Mais, depuis, grâce au décollage de l'informatique domestique, les ventes d'Auralog ont explosé et atteint, l'an dernier, 37 millions. Aujourd'hui, sa valeur dépasse les 100 millions.

France Télécom a acheté leur trouvaille
Au départ, en 1996, ils étaient trois pour développer ce moteur de recherche sur Internet : Christophe Dupont, Christophe Ruelle (deux scientifiques de 24 ans) et Michel Bisac, un hôtelier de 41 ans. Depuis, leur technologie a été rachetée par France Télécom et Christophe Dupont s'est brouillé avec ses associés. Tous trois sont cependant millionnaires : leur entreprise vaut 39 millions.

Actuellement, les capital-risqueurs français ne savent plus comment dépenser leur argent ; aussi, lorsqu'ils pensent avoir repéré une bonne affaire, ils se l'arrachent. Selon l'Afic (Association française des investisseurs en capital), la principale association professionnelle du secteur, les quelque 150 établissements de capital-risque opérant en France ont levé, l'année dernière, près de 12 milliards, soit pratiquement trois fois plus qu'en 1997. Ce développement spectaculaire du capital-risque se produit dans la plupart des pays développés. Il est accentué en France par un contexte législatif favorable : le ministère des Finances a allégé les contraintes de gestion qui pesaient sur ces structures et autorisé la création de FCPI (Fonds communs de placement dans l'innovation), qui peuvent faire appel à l'épargne publique. Avec d'autant plus de succès qu'une partie de cet investissement est défiscalisé.


 Retour à la liste des articles

 

Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons

Creative Commons License

Si vous souhaitez reproduire tout ou partie des contenus de cette page, merci de :

- indiquer l'origine (Jacques Henno / www.henno.com) des informations que vous citez ;

- ne pas modifier les données originelles ;

- ne pas reproduire ces contenus à des fins commerciales.

Mentions légales