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PREFACE DU Dr ALDO NAOURI, PEDIATRE


« Dans le monde trouble qui nous entoure, il se produit parfois des miracles. Ils semblent redevables à une interrogation insistante autour d’une conjoncture singulière quand ce n’est pas autour d’une rencontre émouvante. Celle par exemple d’un père, Jacques Henno, avec les éclats de rire et les rituels joyeux de ses garçons Simon et Léonard, âgés de vingt quatre et six mois, confrontés aux effets de l’écran. Et comme ce père responsable se trouve être de surcroît un journaliste de talent, il va exploiter l’émotion qu’il a ressentie et tenter de faire un bilan prédictif de ce à quoi il sait ne pas pouvoir soustraire ses enfants.
La question qui ne cessera plus de le préoccuper sera de savoir comment protéger sa progéniture de la violence en général, et de la pornographie en particulier, qui l’une et l’autre parasitent nos écrans, qu’ils soient ceux de la télévision ou ceux des ordinateurs. Il part alors à la quête de l’information pour s’apercevoir, au fil d’une enquête minutieuse et exhaustive - qu’il étend à la plupart des pays occidentaux -, que la question qui le préoccupe risque de demeurer longtemps encore, sinon indéfiniment, sans réponse. Il constate en effet que, paradoxalement, les avis des spécialistes comme ceux des politiciens ou des décisionnaires s’excluent souvent mutuellement. Et que, lorsqu’ils parviennent, rarement, à un consensus, leurs conclusions ne sont suivies d’aucun effet !
Faut-il alors en rester là, semble-t-il nous demander. Et en arriver, par exemple, à décider de longtemps interdire aux enfants l’accès aux écrans ? Une telle option, adoptée par un certain nombre de familles que j’ai personnellement croisées au cours de ma carrière, affleure à l’illusion tant la place des écrans est devenue centrale dans nos sociétés. C’est sur ce point qu’il abandonne sa préoccupation de père pour engager chacun de nous à une réflexion autour de l’état actuel et du devenir de nos sociétés. Pour ce faire, il met à notre disposition le matériel qu’il a collecté et dont la richesse et la nature ne peuvent pas nous laisser indifférents. Peut-on en effet considérer comme anodin qu’à la fin de leur scolarité, à l’âge de 16 ans, les jeunes Américains auront passé 15.000 heures devant la télévision pour seulement 12.000 heures en classe et qu’ils auront ainsi assisté à 20.000 homicides ? Qu’en France, les enfants de la tranche d’âge de 4 à 14 ans passent en moyenne 850 heures par an à l’école, 52 heures de conversation avec leurs parents et 1400 heures devant des écrans ? Doit-on considérer comme de simples effets de hasard les crimes et forfaits perpétrés par des adolescents gagnés à la logique d’images de violence ? Que penser des résultats contradictoires d’enquêtes destinées à corréler les effets de telles images avec la délinquance des populations qui en sont abreuvées à longueur de journée ?
Revient, bien entendu tout au long de ce travail de fourmi, la perpétuelle et insoluble question du statut de ces écrans qui pourraient aider aussi bien à civiliser qu’à éduquer et à instruire. Et le constat s’impose alors que leur contre-emploi – évidemment non innocent - dans l’ensemble des pays occidentaux se double depuis quelques années de la diffusion de la pornographie. Là encore, on reste stupéfait devant l’inertie et l’irresponsabilité des décisionnaires. Alors que tout adulte sait la violence émotionnelle que peut lui faire ressentir ce type de spectacle, il ne fait pas grand chose pour en protéger efficacement sa progéniture. Pour mieux nous donner une idée de cette étrange impasse, Jacques Henno nous fournit une quantité d’informations impressionnante autant par sa richesse que par l’étalage des processus d’incohérence qui empêchent l’adoption des solutions les plus simples.
C’est sur ce dernier point que je me suis trouvé personnellement tracté vers mes propres réflexions. Il me semble en effet que cette regrettable situation est la conséquence de la promotion continue de deux idées conjointes qui, pour être trompeuses et fausses n’en ont pas moins la vie singulièrement dure parce qu’elles sont dotées d’un incontestable pouvoir de séduction.
La première idée est celle qui consiste à décréter que la démocratie n’a par définition aucune limite. Au point que tout jugement de valeur ou toute idée de censure contreviendraient à son essence. Si bien que toute tentative de réglementer, par exemple, la diffusion de la pornographie se heurte à la dénonciation de la liberté d’expression. Cette vision perverse des choses se heurte néanmoins à des effets de réalité dont on aurait mauvaise grâce de se plaindre : on sait qu’il existe heureusement un arsenal de dispositions destinées à punir les auteurs de propos racistes ou homophobes. Pourquoi n’existerait-il pas de mesures destinées, sinon à interdire la diffusion de la pornographie sur les chaînes hertziennes, du moins à protéger les enfants zappeurs contre le risque de tomber sur les scènes du fameux film du samedi soir ? Je suis resté confondu d’apprendre que 11% des enfants de 4 à 11 des foyers abonnés à Canal Plus ans ont visionné au moins une minute de film X ! On se trouve dans ce cas en totale contradiction avec le sacro-saint principe de précaution qui s’est imposé à nous dans pratiquement tous les champs de notre quotidien. Et ce en dépit du fait notoire que le spectacle pornographique produit chez un enfant des effets catastrophiques marquants et difficilement réversibles : il ne s’agit pas seulement de la dégradation de l’idée de l’amour en général et de celle de l’image de la femme en particulier, il s’agit du formidable cyclone biologique que cela entraîne dans un corps en formation et dont on ne tient pas compte ! J’avoue devant ce constat ne pas pouvoir me défendre de l’explication du type de celle que, dans sa recherche d’explications, Jacques Henno nomme ‘paranoïaque’. C’est par cette incitation faite à nos concitoyens à emprunter les lignes de plus grandes pentes et à se laisser aller aux effets de la fascination que notre société de consommation fabrique de meilleurs consommateurs encore. Que cela puisse avoir un coût au niveau de l’équilibre et de la santé des enfants, qu’importe ! On se dédouanera à peu de frais en multipliant les acteurs thérapeutiques et en donnant la plus grande publicité à la protection alléguée de l’enfance par des procès retentissants comme par la médiatisation des efforts destinés à secourir les enfants victimes de pédophiles.
La seconde fausse idée que je retrouve au principe de l’incurie décrite, c’est celle du renforcement du fantasme d’une sexualité adulte épanouie possible. C’est d’ailleurs sur ce fantasme que se branche le souci d’une ‘éducation’ sexuelle vouée à l’échec quelle qu’en soit la forme, la sexualité n’étant rien d’autre que l’intégration d’une multitude de dispositions acquises dans l’enfance et au sein desquels prennent place aussi bien – n’en déplaise à leurs contempteurs ! – la limite comme la frustration, la censure et le refoulement. La sexualité ne peut jamais être le résultat d’une éducation, elle est celui d’une conquête. Quant au savoir minimum qu’elle est censée comporter, il est acquis, comme il l’a toujours été et comme il le reste encore heureusement pour beaucoup, par l’échange d’informations entre les enfants eux-mêmes. L’enfant reçoit et intègre les informations qui lui importent quand elles lui importent et en fonction de sa maturation, sachant instinctivement, lui qui expérimente l’écoulement du temps, ce qui peut ou non lui convenir en se faisant obstinément sourd à ce qui viendrait déranger la vision du monde qu’il a du moment précis qu’il vit. À cet égard, par la violence des images qu’il donne à voir, le spectacle pornographique perturbe profondément la gestion de cette sage économie quand il ne la compromet pas définitivement. L’opération n’est pas sans générer des bénéfices puisque cet enfant, perturbé ne serait-ce qu’une minute, deviendra plus tard un consommateur de pornographie. Et ce, sans tenir compte du fait que la dégradation ainsi entretenue de l’image de la femme ne fera qu’aggraver la dissension dans le rapport des sexes.
Qu’on lise donc la masse d’informations que nous fournit Jacques Henno. On se félicitera sans le moindre doute d’avoir emboîté le pas à ce journaliste talentueux doublé d’un père responsable. On sera en effet édifié sur la dérive dans laquelle nous nous trouvons engagés et que dénoncent, sans apparemment grand résultat, les experts et spécialistes interrogés ! On comprendra que cet ouvrage, qui prend soin de citer la moindre de ses sources et qui est enrichi d’une bibliographie de qualité, puisse être aussi un ouvrage citoyen destiné à chacun des citoyens potentiellement responsables que nous sommes.
Je souhaite, pour ma part, que cet ouvrage ait la plus grande diffusion possible, car il en va du sort de nos enfants, que nous nous efforçons d’élever du mieux possible, que de celui des générations futures.»

Aldo Naouri

Médecin pédiatre, formé à la psychanalyse, Aldo Naouri a exercé la pédiatrie pendant quarante ans à Paris et écrit de nombreux livres consacrés aux relations intrafamiliales : L'Enfant porté (1982), Une Place pour le père (1985), L'Enfant bien portant (1993), Le Couple et l'enfant (1995), Les Filles et leurs mères (1998), Questions d'enfants (1999), Les Pères et les mères (2004).

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