Yahoo !, l'idole des Internautes
Article paru dans Capital en février 1999
C'est l'une des plus belles success stories américaines du moment. A 30 ans, les inventeurs du célèbre annuaire du Net sont déjà multimilliardaires.
De notre envoyé spécial en Californie, Jacques Henno
Construit au milieu des pins, à 40 kilomètres au sud de San Francisco, ce long bâtiment marron est l'un des plus sûrs de la Silicon Valley. Trois ingénieurs veillent en permanence sur l'édifice, monté sur de gigantesques amortisseurs antisismiques. En cas d'alerte au feu, ils ont ordre de déguerpir : un gaz mortel, le halon 1301, envahirait aussitôt les installations pour étouffer l'incendie et protéger les ordinateurs qu'elles abritent. Car si l'un d'eux tombait en panne, des millions d'internautes se retrouveraient perdus dans le «cyberespace». Ces machines, propriétés d'une société de services, hébergent en effet des centaines de serveurs Internet, dont celui de Yahoo!, le site Web le plus populaire de la planète. Cet annuaire compte à lui seul plus de 40 millions d'utilisateurs.
Vous vous intéressez aux poissons volants, aux frasques
de Bill Clinton, aux prévisions météo ou
au commerce électronique ? En vous connectant sur Yahoo!,
vous accéderez sans peine à tous les services du
réseau. Les Américains appellent d'ailleurs «portal»
(portail) ce type de site. Il en existe des centaines d'autres
: Hot Bot, Infoseek aux Etats-Unis, Nomade en France, pour ne
citer que les plus connus. Mais, partout où il s'est implanté,
Yahoo! est numéro 1 ou 2 de la spécialité.
D'où l'incroyable envolée de l'action, introduite
en Bourse en 1996. Fin 1998, elle cotait plus de 1 300 francs
au Nasdaq, le marché américain des valeurs high-tech.
Ce qui valorisait l'entreprise à 135 milliards de francs.
Plus qu'Alcatel ou LVMH, alors que Yahoo! n'emploie que 700 personnes,
réalise à peine 1,1 milliard de francs de chiffre
d'affaires annuel et a dégagé ses premiers profits
en 1998. Jusqu'à présent, tous les bénéfices
d'exploitation ont en effet été engloutis dans des
acquisitions, afin d'accélérer le rythme de la croissance.
Les spéculateurs sont-ils devenus fous ? Ils anticipent
en tout cas une explosion des revenus de la société.
Comme tout moteur de recherche, Yahoo! se finance en commercialisant
des espaces publicitaires et, surtout, en prélevant une
dîme sur les ventes réalisées via son site.
Pour l'instant, ce média reste marginal. En 1998, à
peine 10 milliards de francs ont été dépensés
dans le monde en publicité sur le Web. Mais ces chiffres
devraient décupler dans les prochaines années, car
l'audience du Net grimpe en flèche. En 1997, la planète
comptait 79 millions d'internautes. En 2002, ils seront plus de
300 millions !
Inévitablement, cet essor dopera l'activité de Yahoo!.
Ses performances, d'ailleurs, sont déjà exceptionnelles
: sa marge brute d'exploitation dépasse 30% (20% chez LVMH).
«Internet est un média qui nécessite très
peu d'investissements, explique Lanny Baker, analyste chez Salomon
Smith Barney, à San Francisco. Et Yahoo! est une des firmes
les mieux gérées que je connaisse.» Pourtant,
lorsqu'on arrive au siège, à Santa Clara, au coeur
de la Silicon Valley, on croit débarquer chez des potaches.
500 salariés y travaillent dans un capharnaüm indescriptible
flippers, bouées de sauvetage, squelettes en plastique.
Jonché de vêtements sales, le bureau de David Filo,
un des deux fondateurs, ressemble à une chambre d'étudiant.
Et son associé, Jerry Yang, qui s'est baptisé «chef
Yahoo!» sur sa carte de visite, affiche une décontraction
toute californienne. «Mon âge ? 30 ans, annonce d'emblée
cet Américain sans complexe né à Taïwan.
Ma fortune ? Je possède 11% des actions de la société,
soit, sur le papier, 2,7 milliards de dollars.»
Fabuleux destin ! Il y a encore cinq ans, Jerry Yang et David
Filo étaient étudiants à Stanford. La célèbre
université californienne avait mis à leur disposition
un bureau et un ordinateur dans une caravane. Les deux copains
consacraient tous leurs loisirs à surfer sur le Web. «Nous
avions beaucoup de mal à dénicher des sites intéressants,
se souvient Jerry Yang. Aussi, en avril 1994, nous avons créé
un index regroupant nos serveurs préférés
et l'avons mis à la disposition des autres internautes.»
Succès immédiat. Car les moteurs de recherche de
l'époque n'étaient pas très efficaces. L'utilisateur
entrait quelques mots clés (par exemple, James Bond), puis
se retrouvait avec une liste d'une centaine de serveurs Web, qu'il
devait trier. Alors que, dans la base de données réalisée
par Filo et Yang, les informations étaient soigneusement
rangées par thèmes, grâce à une classification
arborescente : pour obtenir des renseignements sur l'agent 007,
il suffisait de cliquer sur la catégorie «loisirs-culture»,
puis sur «films» et enfin «genre : action».
Nos deux étudiants se sont vite rendu compte que leur trouvaille
valait de l'or : début 1995, les visiteurs se bousculaient
dans leur caravane. Steve Case, le patron d'AOL, premier fournisseur
d'accès à Internet dans le monde et, aujourd'hui,
principal concurrent, leur proposa 11 millions de francs pour
leur annuaire, tandis que les «VC» («venture-capitalists»)
les pressaient de créer leur propre société.
Parmi eux, Michael Moritz, de Sequoia Capital.
«J'ai tout de suite compris que David et Jerry venaient
de créer un média révolutionnaire, se souvient
cet ancien journaliste, reconverti dans la finance. Et j'ai mis
à leur disposition 1 million de dollars.» Ses deux
poulains se laissèrent convaincre de monter leur boîte,
mais à une condition : qu'ils n'assument pas la direction
opérationnelle de l'entreprise.
Le 5 avril 1995, les statuts de Yahoo! étaient déposés.
Traduction : «Yet another hierarchical officious oracle»
(Encore un autre oracle trop zélé et hiérarchique).
«Une blague que seuls David et moi pouvons comprendre»,
sourit Jerry Yang. «Ce cri du coeur est un superbe nom commercial»,
se félicite Tim Koogle, président depuis août
1995. A 47 ans, cet ancien cadre de Motorola fait figure d'aïeul
dans une entreprise où la moyenne d'âge ne dépasse
pas 28 ans. A peine recruté par Michael Moritz, il s'est
employé à transformer ce qui n'était encore
qu'un hobby d'étudiants en vrai business.
Sa stratégie s'appuie sur trois axes de développement.
«Nous devons fournir du contenu rédactionnel, en
assurer la distribution et faire connaître notre marque»,
résume Jeff Mallett, 34 ans, directeur général.
En matière de management, la maison s'est fixé deux
règles d'or. Un : «Dépenser le moins possible,
afin de ne pas s'endetter», martèle Gary Valenzuela,
un autre «papy» de 41 ans, directeur financier. Deux
: «Etre fun. Nous tenons à garder notre image décalée,
qui plaît aux
30-35 ans, principale tranche d'âge des internautes»,
poursuit Karen Edwards, directrice du marketing.
Ainsi, à chaque Noël, la page d'accueil de Yahoo!
s'orne de boules ou de feuilles de houx. «Sympa, non ?»,
lance Srinija Srinivasan, qui, à 27 ans, est «ontological
Yahoo!», responsable du contenu rédactionnel. L'annuaire
proprement dit est réalisé, à peu de frais,
par les «surfeurs». Ils sont une centaine au siège
californien et une dizaine dans chaque filiale. Payés au
lance-pierre (7 370 francs net par mois en France), ils passent
leur temps à repérer de nouveaux sites. Yahoo! en
a répertorié 1 million aux Etats-Unis et 55 000
en France.
Quant aux informations pratiques, comme les prévisions
météo, elles sont fournies par 300 prestataires
extérieurs. Dans 85% des cas, Yahoo! les obtient gratuitement.
«C'est un échange : ces prestataires nous donnent
leurs "contenus", nous leur apportons notre audience,
donc de la notoriété», explique Grégoire
Clémencin, producteur de Yahoo! France.
Seuls les services personnalisés, comme Yahoo.mail (les
boîtes aux lettres mises à la disposition des internautes),
sont réalisés en interne. Pour distancer la concurrence,
les spécialistes de la maison ne manquent pas d'idées.
Ils viennent par exemple d'acquérir une technologie mise
au point par un Français, Philippe Kahn, qui permet de
gérer son agenda sur Yahoo!, puis de le télécharger
sur un ordinateur portable.
Astuce : pour accéder à ces services, il faut décliner
nom, âge, e-mail et centres d'intérêt. L'entreprise
a ainsi mis en fiche 25 millions d'internautes. «Grâce
à ces données, nous pourrons bientôt afficher
les publicités en fonction du profil des utilisateurs»,
confie Jeff Mallett. Ainsi, chaque fois qu'un célibataire,
passionné de plongée, se connectera, Yahoo! l'identifiera
et enverra sur son écran une publicité du genre
Club Med. Aujourd'hui, les 1 500 annonceurs du site (IBM, Toyota,
Dior) peuvent simplement acheter un bandeau qui apparaît
systématiquement sur la page d'accueil ou uniquement lorsque
l'utilisateur clique sur certains mots clés (ordinateurs,
voitures). Une semaine de présence sur Yahoo! France coûte
plus de 85 000 francs.
Le deuxième axe stratégique de l'entreprise consiste
à contrôler sa «distribution» pour être
accessible à tous les internautes. Cela suppose la création
de filiales à l'étranger et des accords avec les
fabricants d'ordinateurs ou les fournisseurs d'accès à
Internet, pour que Yahoo! ait la priorité sur ses concurrents.
Sur le premier point, la firme californienne a de l'avance sur
ses rivaux, puisqu'elle est présente dans quatorze pays
(Allemagne, Espagne, Australie, Corée). Elle s'est internationalisée
dès 1996, avec l'aide de son principal actionnaire, Softbank,
un holding japonais. Yahoo! France, par exemple, a été
hébergé pendant un an et demi dans les locaux parisiens
de Ziff-Davis, un éditeur de revues informatiques, filiale
du groupe japonais. Il n'y a pas de petites économies
En revanche, le référencement constitue la principale
faiblesse de la firme américaine. Jusqu'ici, ses dirigeants
avaient surtout misé sur la solidarité. La plupart
des internautes, lorsque Yahoo! répertorie leur site, renvoient
la balle en créant un «lien» qui oriente leurs
visiteurs vers le moteur de recherche. Plus de 1 million de documents
contiennent ainsi un renvoi automatique sur Yahoo!. Mais cela
ne suffit plus. La plupart des concurrents ont passé des
accords avec des constructeurs informatiques ou des fournisseurs
d'accès. Exemple : dans quelques semaines, les micro-ordinateurs
Dell achetés aux Etats-Unis et au Canada se connecteront
automatiquement sur AOL. Yahoo!, de son côté, n'a
conclu que des alliances ponctuelles avec Compaq aux Etats-Unis
ou British Telecoms en Grande-Bretagne. «Mais nous allons
nous rattraper en 1999», annonce Fabiola Arredondo, 32 ans,
directrice générale pour l'Europe, basée
à Londres.
Dernière priorité : l'image. 90% des utilisateurs
du Web connaissent déjà la marque. «Mais notre
taux de notoriété tombe à 40% auprès
du public qui envisage de s'abonner à Internet, précise
Karen Edwards, la directrice du marketing. Ces clients potentiels
constituent notre cible prioritaire.» Là encore,
tous les moyens sont bons. Ainsi, pendant la dernière «gay
pride» de San Francisco, des employés brandissant
des pancartes Yahoo! ont défilé au milieu des homosexuels.
De même, un échange original vient d'être négocié
avec la série télévisée «Urgences»
: Yahoo! fournit des accès Internet et quand, au cours
des épisodes, les acteurs se brancheront sur le Web, le
site apparaîtra clairement à l'écran. Autre
exemple : en septembre dernier, la firme a loué un stand
à la Fête de «l'Humanité». Il
a été pris d'assaut. Non pas parce qu'il s'agissait
d'une affreuse entreprise capitaliste. Mais par curiosité
: les visiteurs étaient fascinés par Internet. Pari
gagné.
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